Compétences, formation
Sans compétences, le reste ne suit pas
Relocaliser des serveurs ou voter des règlements ne sert à rien si personne ne sait choisir, exploiter et protéger ces outils. Les compétences sont le premier chantier : les autres en dépendent.
Trois niveaux de compétences
La question ne se réduit ni à l'illectronisme, ni à la pénurie d'ingénieurs : elle couvre trois niveaux. Des millions de personnes que la dématérialisation met en difficulté ; des salariés et des agents qui utilisent le numérique chaque jour sans y avoir été formés ; et les spécialistes — cybersécurité, données, intelligence artificielle — que tous les pays cherchent à recruter. Une faiblesse à chaque niveau a son coût : exclusion sociale pour les personnes, dépendance aux prestataires et vulnérabilité aux attaques pour les organisations.
L'IA générative a accéléré le problème
L'arrivée de l'intelligence artificielle générative — l'adoption la plus rapide de l'histoire du numérique — a transformé une question de fond en urgence : des outils puissants sont entrés dans les usages avant que la formation, les chartes et les référents ne suivent. Les utilisateurs se servent d'outils qu'ils ne maîtrisent pas, et c'est cet écart que cette thématique examine.
Trois coûts du déficit de compétences
Le coût social : l'accès aux droits
Déclarer ses impôts, prendre un rendez-vous médical, demander une aide : l'accès aux droits passe désormais par l'écran. Une personne sur six en France est en situation d'illectronisme : quand une démarche n'existe plus qu'en ligne, sans alternative, ces personnes ne peuvent plus l'accomplir seules. Les arnaques en ligne visent d'abord ces mêmes publics : le déficit de compétences est aussi une question de protection des personnes les plus exposées.
Le coût économique : la pénurie de spécialistes
Les spécialistes manquent — cybersécurité, données, intelligence artificielle — et tous les pays recrutent les mêmes profils. Les conséquences sont mesurables : postes non pourvus, projets retardés, recours à des prestataires étrangers faute de ressources internes. La pénurie de compétences avancées se traduit directement en dépendance. Et la formation initiale, malgré ses progrès, ne produit ni les volumes ni la diversité de profils dont le marché a besoin.
Le coût stratégique : des décisions reconduites faute d'expertise
Entre les deux, il y a les décideurs. Quand une direction ne compte personne capable d'évaluer une offre cloud, de lire une clause de réversibilité ou de questionner un prestataire, elle ne compare pas les options : elle reconduit le contrat existant. Le déficit ne concerne donc pas que les ingénieurs : il touche la capacité de décision, au niveau où s'engagent la souveraineté et la sécurité de l'organisation.
La population : la moitié du chemin, pas plus
Objectif européen : 80 % des 16-74 ans dotés des compétences numériques de base en 2030. Réalité mesurée : 60,4 % en 2025 — et au rythme observé, la cible n'est pas sur la trajectoire.
L'Union : une progression réelle mais lente
Le rapport sur l'état de la décennie numérique comptait 55,6 % d'Européens dotés des compétences de base en 2025 ; l'édition 2026 en dénombre un peu plus de 60 % — soit encore quatre adultes sur dix sous le seuil. Les écarts entre États vont du simple au double : les Pays-Bas et les pays nordiques évoluent autour de 80 % quand la Roumanie et la Bulgarie restent sous les 35 %. Fait générationnel notable : chez les 16-34 ans, les jeunes femmes (75,5 %) devancent désormais les jeunes hommes (73,6 %).
La France : dans la moyenne, et qui bouge peu
En 2025, 34 % des 16-74 ans vivant en France n'utilisent pas Internet ou n'ont pas les notions de base dans au moins un des cinq domaines de l'indicateur européen — un recul de quatre points seulement depuis 2021. L'illectronisme concernait encore 15,7 % des 15 ans ou plus en 2023. Les écarts suivent d'abord le niveau d'éducation et l'âge, davantage que le genre ou la géographie. Et le retard se prépare tôt : en 2023, 12 % des élèves de 4ᵉ se situaient sous le niveau 1 en littératie numérique.
Sources : rapports sur l'état de la décennie numérique 2025 et 2026 (Commission européenne) ; Eurostat 2025 (moyenne UE, écart générationnel) ; Insee, enquêtes TIC-ménages 2023 et 2025, Insee Focus n° 376 (février 2026) ; Depp-IEA, enquête Icils 2023.
Les usages courent, les spécialistes manquent
L'IA : adoptée en trois ans, encadrée nulle part
L'IA générative a réalisé en trois ans une diffusion que le web ou le mobile avaient mise une décennie à accomplir : environ 48 % des actifs français l'utilisent, 67 % des entreprises de 20 salariés et plus — 83 % des grandes (Banque de France, 2026). L'encadrement ne suit pas : 58 % des salariés utilisateurs travaillent sans cadre défini par l'employeur, 76 % des actifs n'ont jamais été formés à l'IA, et 9 % seulement disposent d'une charte ou d'un référent. Les directions en ont conscience : 75 % des entreprises jugent le « shadow AI » à risque élevé ou très élevé (CESIN, 2026).
Les spécialistes : 10,45 millions, loin des 20 visés
L'Union comptait 10,45 millions de spécialistes des TIC en 2025, soit 5,0 % de l'emploi total — mais la croissance ralentit (+2,6 % sur un an, contre +7,1 % en 2020) et, au rythme actuel, l'Europe n'atteindra que 12 millions de spécialistes en 2030, loin de la cible de 20 millions. La géographie est contrastée : 8,9 % de l'emploi en Suède, 8,7 % au Luxembourg, 7,8 % en Finlande, contre 2,5 % en Grèce ; la France en emploie 1,4 million (13,7 % du total européen, deuxième derrière l'Allemagne). Le déséquilibre de genre, lui, bouge à peine : 19,5 % de femmes parmi les spécialistes — trois points de mieux qu'en 2015 — et une diplômée sur trois seulement en STIM.
Sources : Eurostat, « ICT specialists in employment », mai 2026 (données 2025) ; Commission européenne, politique compétences numériques (projection 12 M) ; étude AI Diffusion T1 2026 ; Banque de France, enquête février-avril 2026 ; Salesforce 2025 ; Impact AI 2025 ; 11ᵉ baromètre CESIN-OpinionWay, janvier 2026. Méthodologies et périmètres variables : ordres de grandeur convergents.
Étudiants : beaucoup de diplômés, pas assez dans le numérique
Un socle solide, une orientation qui ne suit pas
Sur le volume, la France est bien placée : 52 % des 25-34 ans sont diplômés de l'enseignement supérieur, contre 43 % en moyenne dans l'Union — l'objectif européen de 45 % pour 2030 y est déjà dépassé. Mais le flux ne s'oriente pas assez vers le numérique : dans les filières STIM, les jeunes diplômés qui débutent devront pourvoir plus des trois quarts des besoins de recrutement d'ici 2030 — et près d'un emploi sur quatre risque malgré tout de rester vacant faute de candidats.
Le déséquilibre commence sur les bancs
La sous-représentation des femmes dans les métiers du numérique se joue dès les études : en 2023, 34,7 % des étudiants des filières STIM en France étaient des femmes — mieux que la moyenne européenne (32,2 %), mais loin de l'objectif de 40 % proposé pour l'Union. Le détail est plus sévère encore : 18,4 % dans les TIC, 28,3 % en ingénierie, quand les sciences naturelles atteignent la parité (51 %). Le vivier de spécialistes de demain se prive d'entrée d'une moitié de la population.
Et le retard s'installe avant le supérieur
L'enquête internationale Icils 2023 situe 12 % des élèves français de 4ᵉ sous le niveau 1 en littératie numérique — la capacité à utiliser un ordinateur pour collecter, produire et communiquer de l'information. La spécialité informatique du lycée et la certification des compétences numériques généralisée dans la scolarité tentent d'y répondre ; leur effet se mesurera sur une décennie.
Sources : Insee, « Éducation, comparaisons européennes » (données 2023) ; Commission européenne, Education and Training Monitor 2025, rapport France ; Depp-IEA, enquête Icils 2023 ; Depp, Note d'information n° 25.29, mai 2025.
Formation continue : le maillon le plus faible
Des adultes qu'on ne forme plus
L'Europe s'est fixé pour 2030 que 60 % des adultes participent chaque année à une activité de formation ; on en est loin, et l'enjeu dépasse le numérique : l'enquête internationale PIAAC de 2023 montre qu'en France plus d'un adulte sur cinq ne possède pas les compétences de base en littératie et en numératie — un niveau légèrement au-dessus de la moyenne européenne. Sur le numérique proprement dit, le symptôme le plus criant est récent : 76 % des actifs n'ont jamais été formés à l'IA, alors que près d'un sur deux l'utilise déjà.
La reconversion, réponse à la pénurie
Puisque la formation initiale ne produira pas seule les 20 millions de spécialistes visés — la projection actuelle plafonne à 12 millions —, la reconversion des actifs devient le levier décisif. L'Union y consacre des instruments dédiés : plus de 294 millions d'euros du programme pour une Europe numérique sur le perfectionnement et la reconversion (IA, données, cloud, cybersécurité), des stages numériques Erasmus+ ouverts à toutes les disciplines et étendus aux personnels éducatifs, et une coalition européenne pour les compétences en cybersécurité chargée d'accélérer la montée en compétence de la main-d'œuvre. Les dispositifs existent ; leur taux de remplissage, lui, dépend de chaque employeur.
Sources : socle européen des droits sociaux, plan d'action (objectif 60 %) ; OCDE, enquête PIAAC 2023 ; sondages emploi-formation 2026 (formation à l'IA) ; Commission européenne, programme pour une Europe numérique et politique compétences numériques ; Education and Training Monitor 2025.
Inclure et encadrer : la compétence devient une obligation
Longtemps traitée comme un sujet social ou RH, la compétence numérique change de statut : le droit européen en fait une obligation — pour les organisations qui déploient de l'IA comme pour les dirigeants des entités essentielles.
Inclure : la dématérialisation oblige
Quand l'accès aux droits passe par l'écran, une personne sur six ne peut pas suivre. C'est l'enjeu de la médiation numérique : accompagnement humain, guichets et conseillers de proximité, alternatives non numériques maintenues pour les démarches essentielles. L'inclusion est aussi une mesure de protection : les publics les moins à l'aise sont les premières cibles des arnaques en ligne, et les former réduit directement le nombre de victimes.
Encadrer : la maîtrise de l'IA est entrée dans la loi
Le règlement européen sur l'IA impose, depuis février 2025, une obligation de « maîtrise de l'IA » : fournisseurs et déployeurs doivent garantir un niveau suffisant de compréhension de ces systèmes chez les personnes qui les utilisent pour leur compte. Former ses équipes à l'IA est donc une exigence réglementaire. L'écart avec la réalité est mesurable : 76 % des actifs n'ont jamais été formés, et 9 % des organisations seulement disposent d'une charte. Le socle minimal est connu : une charte d'usage, un référent IA, et une formation à la vérification des réponses produites par les modèles.
Repères : règlement (UE) 2024/1689 (« règlement IA »), article 4, applicable depuis le 2 février 2025 ; Insee (illectronisme) ; études d'usage citées dans l'état des lieux.
Retenir les talents, engager les dirigeants
Attirer et retenir : la part des femmes
Face à une pénurie mondiale, chaque pays et chaque organisation dépend de sa capacité à attirer, former — et garder — ses spécialistes : salaires, parcours, conditions de travail. La marge de progression la plus importante est connue : avec 19,5 % de femmes parmi les spécialistes des TIC, l'Europe recrute presque exclusivement dans la moitié de sa population. La Commission estime que porter cette part à environ 45 % d'ici 2027 ajouterait de 260 à 600 milliards d'euros au PIB européen. L'orientation des filles vers les filières techniques, dès le collège, est donc un enjeu économique autant que d'égalité.
Gouverner : la formation des dirigeants devient obligatoire
Le portage au bon niveau de décision — le manque le plus souvent constaté — est désormais une obligation réglementaire : la directive NIS 2 impose aux organes de direction des entités concernées d'approuver la gestion des risques cyber, d'en superviser la mise en œuvre et de suivre une formation leur permettant d'identifier ces risques — formation à proposer également aux salariés. Le législateur place ainsi la responsabilité au niveau de la direction. Et l'effet attendu est concret : un comité de direction capable de lire une analyse de risques, de questionner une clause de réversibilité ou d'arbitrer un budget de formation peut comparer ses options numériques au lieu de reconduire l'existant.
Repères : directive (UE) 2022/2555 (« NIS 2 »), article 20 (gouvernance et formation des organes de direction) ; Eurostat 2025 (part des femmes) ; Commission européenne, « Les femmes dans le numérique » (estimation PIB).
Les réponses européenne et française
Objectif de 20 millions de spécialistes du numérique d'ici 2030 dans le cadre de la Décennie numérique, cadre DigComp pour les compétences des citoyens, académies de compétences comme la Cybersecurity Skills Academy, dispositifs nationaux de formation portés par l'ANSSI et France Compétences : sans savoir-faire, pas de souveraineté durable, et l'Europe investit pour former les siens. Retrouvez dans une page dédiée les initiatives qui dessinent la souveraineté par les compétences.
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