La réponse européenne
La réglementation : l'Europe fixe les règles
L'Europe ne fabrique pas de smartphones, mais elle fixe de plus en plus les règles que leurs fabricants doivent respecter, et ces règles finissent souvent par s'appliquer partout dans le monde.
Le chargeur universel
Le port USB-C est obligatoire sur les smartphones vendus dans l'Union depuis fin 2024, et sur les ordinateurs portables depuis avril 2026. Apple a abandonné son connecteur Lightning à partir de l'iPhone 15, en 2023, et ce partout dans le monde, pas seulement en Europe. C'est l'exemple le plus visible de l'« effet Bruxelles » : avec environ 450 millions d'habitants, le marché européen est trop important pour être ignoré, et les fabricants préfèrent souvent appliquer ses règles à tous leurs produits.
Des appareils qui durent plus longtemps
Depuis juin 2025, les smartphones et tablettes vendus dans l'Union doivent respecter de nouvelles règles :
- afficher une étiquette énergétique qui inclut une note de réparabilité ;
- garantir la disponibilité des pièces détachées pendant sept ans après la fin de la commercialisation ;
- fournir au moins cinq ans de mises à jour du système après la fin de la commercialisation.
À partir de février 2027, le règlement sur les batteries imposera des batteries que l'utilisateur peut remplacer lui-même. Les smartphones dont la batterie est particulièrement durable pourront toutefois y échapper. Enfin, la directive sur le droit à la réparation facilite la réparation, y compris après la fin de la garantie. La durée de vie d'un téléphone ne dépend plus seulement du fabricant.
Objets connectés : une maison connectée sans les géants américains
Des fabricants européens bien placés
Pour la maison connectée, l'Europe a de vrais acteurs. Le néerlandais Signify (l'ancienne branche éclairage de Philips) est l'un des leaders de l'éclairage connecté avec sa gamme Hue. L'allemand Bosch propose thermostats, capteurs et caméras, avec une centrale qui fonctionne en local. Le suédois IKEA vend des objets connectés à petit prix. On peut donc équiper son logement sans passer par les enceintes et assistants d'Amazon ou de Google.
Home Assistant, la domotique libre
C'est toutefois le logiciel libre qui permet de vraiment garder le contrôle. Home Assistant, créé par le développeur néerlandais Paulus Schoutsen et aujourd'hui porté par l'Open Home Foundation, est l'une des plateformes de domotique les plus utilisées au monde. On l'installe chez soi, souvent sur un petit ordinateur comme un Raspberry Pi. Il sait piloter des objets de milliers de marques, et beaucoup d'entre eux sans passer par Internet : les automatismes, l'historique et les données restent dans le logement. Volets, chauffage, caméras et capteurs obéissent à leur propriétaire, pas à un serveur à l'autre bout du monde.
Avec des protocoles qui fonctionnent en local (Zigbee, Z-Wave et, plus récemment, Matter), la maison connectée continue de fonctionner même sans connexion Internet. C'est l'inverse des assistants vocaux américains, qui dépendent de leurs serveurs pour la moindre commande.
Des appareils conçus pour durer. Depuis juin 2025, les règles européennes d'écoconception imposent aux fabricants de smartphones et de tablettes de garantir la disponibilité des pièces détachées, de proposer des batteries plus durables, d'assurer plusieurs années de mises à jour et d'afficher une note de réparabilité sur l'étiquette énergétique. Selon la Commission, ces règles feront économiser 20 milliards d'euros aux consommateurs et 2,2 TWh d'électricité d'ici 2030.
Le droit à la réparation. La directive européenne 2024/1799 devait être appliquée dans chaque pays à partir du 31 juillet 2026. Elle oblige les fabricants à réparer leurs produits à un prix et dans un délai raisonnables, y compris après la fin de la garantie, aussi longtemps que les pièces détachées doivent rester disponibles, soit 5 à 10 ans selon le type de produit. Elle interdit aussi les techniques qui empêchent ou compliquent la réparation, comme l'appairage logiciel qui lie une pièce à un appareil précis et bloque l'usage de pièces d'origine ou d'occasion.
Un marché européen bien réel. Selon le baromètre Recommerce-Kantar 2025, 15 % des Européens utilisent un smartphone d'occasion ou reconditionné. La France est en tête avec 22 %, devant l'Allemagne (17 %), la Belgique et les Pays-Bas (15 %). Plusieurs grandes plateformes de vente sont européennes : le français Back Market, l'une des premières en Europe, l'autrichien Refurbed et le finlandais Swappie. Il existe aussi un label de qualité, RecQ (« Reconditionnement de qualité »), créé par la fédération française du réemploi RCube.org avec l'organisme de certification DEKRA.
Ce qui reste à faire. Les états annoncés par les vendeurs (« comme neuf », « très bon état », grade A, B ou C…) ne veulent pas dire la même chose d'une plateforme à l'autre : l'acheteur ne sait pas toujours ce qu'il achète. Le passeport numérique des produits, prévu par le nouveau règlement européen sur l'écoconception, doit à terme apporter la traçabilité qui manque encore à la filière : origine de l'appareil, réparations effectuées, pièces changées.
Une industrie européenne qui a compté. En 1965, l'italien Olivetti présente à Ivrée le Programma 101, souvent considéré comme l'un des premiers ordinateurs personnels. Quarante ans plus tard, c'est dans la même ville que naîtra Arduino. Dans les années 1980, Olivetti devient l'un des premiers fabricants européens de PC avec son M24. Au Royaume-Uni, Amstrad vend des PC compatibles bon marché. En Allemagne, Nixdorf fait de Paderborn un grand centre informatique. En France, il y a Bull, et Thomson équipe les écoles dans le cadre du plan Informatique pour tous. À Cambridge, Acorn conçoit pour ses ordinateurs un processeur maison, l'Acorn RISC Machine, plus connu sous le nom d'ARM.
Pourquoi cette industrie a disparu. Les Européens n'ont pas perdu sur la technique, mais sur le modèle économique. Dans les années 1990, tous les PC adoptent Windows et les processeurs Intel : les machines deviennent interchangeables, l'essentiel de la valeur va au logiciel et à la puce, et l'assemblage devient une activité de gros volumes à très faible marge, que reprennent les sous-traitants taïwanais. Trop petits, trop chers et sans logiciels à eux, les fabricants européens ferment ou sont vendus : Olivetti abandonne le PC, Amstrad se retire du marché, et Siemens-Nixdorf finit dans le giron du japonais Fujitsu, qui ferme en 2020 son usine d'Augsbourg, la dernière grande usine de PC en Europe.
Ce qu'ARM nous apprend. Acorn a disparu, mais son architecture a survécu : conçue pour un ordinateur britannique, elle équipe aujourd'hui la quasi-totalité des smartphones du monde. Les usines ferment, mais les architectures et les standards restent.
Pas une question de volume. Aucune usine européenne ne rouvrira pour concurrencer les géants asiatiques sur l'ordinateur portable à 400 € : cette bataille est perdue. Les fabricants européens qui réapparaissent se distinguent autrement : l'allemand Wortmann assemble en Allemagne des machines configurées à la commande et livrées rapidement ; l'allemand Tuxedo vend des ordinateurs avec Linux préinstallé et un vrai support, ce que les grandes marques ne proposent pas sérieusement ; le néerlandais NovaCustom livre ses portables avec un micrologiciel libre, que chacun peut vérifier. Quand le matériel de base est le même partout, ce qui fait la différence, c'est ce qu'il y a autour : la configuration, la durée de vie, la confiance et le support. C'est justement ce qui compte pour la souveraineté.
Cinq critères pour choisir un poste de travail.
- Linux préinstallé : pas de collecte de données par le système, et une seconde vie pour les ordinateurs que Windows 11 refuse. Depuis la fin du support de Windows 10, en octobre 2025, des millions de machines encore en bon état peuvent ainsi rester en service. Le système libre est devenu un vrai outil contre l'obsolescence.
- La réparabilité : une batterie qu'on peut changer, une mémoire accessible, une durée de vie prévue longue.
- Un micrologiciel libre : coreboot ou Dasharo remplacent le firmware fermé du constructeur. C'est la même question que celle de la carte d'administration des serveurs, mais pour le poste de travail.
- La transparence sur la fabrication : certains fabricants, comme l'allemand XMG, indiquent quel sous-traitant asiatique fabrique leurs châssis. Les grandes marques ne le disent pas.
- Des services hébergés en Europe : sauvegarde, synchronisation, support. Un ordinateur bien choisi perd une grande partie de son intérêt s'il envoie toutes ses données chez un fournisseur américain soumis au Cloud Act.
Un champion discret. Créée en 1986 à Hüllhorst par Siegbert Wortmann, l'entreprise familiale vend sous sa marque Terra des PC, des portables, des serveurs et des écrans. Le groupe réalise aujourd'hui plus de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Après la disparition ou le rachat de ses concurrents allemands (Maxdata, Fujitsu Siemens, Medion), il est devenu le plus grand fabricant indépendant d'ordinateurs en Europe. Son modèle est celui des PME industrielles allemandes : pas de marketing grand public, un réseau de revendeurs spécialisés, et une clientèle fidèle d'entreprises, d'écoles et d'administrations.
Des machines assemblées à la commande. Wortmann assemble ses ordinateurs à la commande, en Allemagne, avec des délais de livraison courts. Les composants sont standards et leur origine est connue. Le client choisit sa configuration et reçoit une machine sans logiciels inutiles. C'est la preuve qu'une chaîne courte peut rivaliser avec une chaîne mondiale sur le service.
Le matériel et les services. Wortmann exploite aussi son propre centre de données à Hüllhorst, ouvert en 2012, qui héberge ses services Terra Cloud (sauvegarde, serveurs, postes de travail à distance). Une entreprise allemande, des données en Allemagne : le client n'est pas soumis aux lois américaines comme le Cloud Act. Un fabricant européen peut donc proposer toute la chaîne, du poste de travail jusqu'à l'hébergement des données.
Fondée en 1986 en Westphalie, Wortmann AG assemble dans son usine de Hüllhorst plusieurs centaines de milliers de machines par an — PC, portables, serveurs et écrans vendus sous la marque Terra depuis 1988 — et a franchi les deux milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024. Sa recette : l'assemblage à la commande livré en 48 à 72 heures, des machines pensées pour durer — batterie souvent amovible, mémoire accessible, sept ans de vie visés — et un écosystème souverain assumé : le groupe exploite son propre centre de données en Allemagne, permettant de coupler matériel Terra et sauvegarde Terra Cloud hors de portée du Cloud Act. Sans marketing grand public, l'entreprise équipe entreprises, écoles et administrations via son réseau de revendeurs.
Le smartphone est l'appareil le plus dépendant de l'étranger : deux systèmes d'exploitation américains, Android de Google et iOS d'Apple, se partagent la quasi-totalité du marché ; les puces viennent surtout des États-Unis, de Taïwan ou de Corée du Sud ; l'assemblage se fait en Chine, en Inde ou au Vietnam. Depuis que Nokia a quitté le marché, aucun fabricant européen ne joue dans la cour des grands. La réponse européenne passe donc par trois leviers :
- La réglementation : chargeur USB-C obligatoire, règles d'écoconception sur la durée de vie et les mises à jour, droit à la réparation, et règlement sur les marchés numériques (DMA), qui oblige Apple à autoriser d'autres magasins d'applications dans l'Union.
- Des fabricants de niche : le néerlandais Fairphone, le finlandais HMD ou les allemands SHIFT et Volla misent sur la réparabilité, la durée de vie ou la protection de la vie privée plutôt que sur les volumes.
- Le logiciel libre et le réemploi : des systèmes sans services Google comme /e/OS, développé par le français Murena, et un marché du reconditionné où la France est en tête en Europe.
Au départ, une campagne. Fairphone naît en 2010 d'une campagne de sensibilisation aux minerais de conflit : l'étain, le tantale (tiré du coltan), le tungstène et l'or, dont l'extraction finance des groupes armés, notamment en République démocratique du Congo. En 2013, l'équipe d'Amsterdam décide de passer à l'acte et de fabriquer son propre téléphone, pour montrer qu'on peut faire autrement. Fairphone est une entreprise sociale néerlandaise, et cela se retrouve dans ses choix.
Un téléphone qui se répare. Là où les autres fabricants collent leurs composants, Fairphone les visse : l'écran, la batterie, les caméras ou le haut-parleur se remplacent avec un simple tournevis. Les pièces détachées restent en vente pendant des années, la garantie dure cinq ans, et les derniers modèles sont mis à jour pendant huit ans, bien plus que la plupart des concurrents. Fairphone obtient les meilleures notes de réparabilité. Comme la fabrication représente l'essentiel des émissions d'un smartphone, garder son téléphone deux fois plus longtemps réduit presque de moitié son empreinte.
Une chaîne d'approvisionnement plus juste. Fairphone utilise de l'or issu du commerce équitable et des matériaux recyclés, et verse des primes aux ouvriers des usines partenaires pour se rapprocher d'un salaire décent. L'assemblage se fait en Asie, et l'entreprise ne s'en cache pas. On ne peut pas encore fabriquer un smartphone en Europe, mais on peut décider de la façon dont il est fabriqué. Vendu par Murena avec le système libre /e/OS, le Fairphone associe un matériel réparable et un logiciel libre : l'un des téléphones dont l'utilisateur garde le plus le contrôle.
Née à Amsterdam en 2013 d'une campagne contre les minerais de conflit, l'entreprise sociale néerlandaise prouve qu'un smartphone peut être conçu autrement : le Fairphone (Gen 6) se démonte au simple tournevis avec ses 12 pièces remplaçables — écran, batterie, caméras —, s'accompagne de cinq ans de garantie et d'un engagement de mises à jour longue durée, là où la plupart des constructeurs programment l'abandon. La démarche remonte toute la chaîne : or équitable, matériaux recyclés, primes versées aux ouvriers des usines partenaires. La nuance honnête : Fairphone conçoit en Europe mais fait assembler en Asie — sa souveraineté est celle de la durée et de la conception, pas de l'usine. Marié à /e/OS via Murena, il devient l'appareil le plus complet du dossier : réparable et libre.
Obsolescence programmée : la France en avance
Le premier pays à en faire un délit
En 2015, la France est devenue le premier pays au monde à faire de l'obsolescence programmée un délit. Fin 2017, l'association HOP (Halte à l'obsolescence programmée) a porté plainte contre Apple, accusé de ralentir les anciens iPhone par ses mises à jour. L'enquête s'est conclue en 2020 par une amende de 25 millions d'euros, non pour obsolescence programmée, mais pour pratique commerciale trompeuse : Apple n'avait pas prévenu ses clients que ces mises à jour pouvaient ralentir leur téléphone. L'affaire a eu un écho bien au-delà de la France.
L'indice de réparabilité
La loi anti-gaspillage (AGEC) de 2020 a créé l'indice de réparabilité, une note sur 10 affichée en magasin depuis 2021 : c'était une première mondiale. Depuis 2025, un indice de durabilité, qui ajoute la fiabilité, le remplace pour les téléviseurs et les lave-linge. Pour les smartphones et les tablettes, c'est l'étiquette européenne qui s'applique depuis juin 2025, et elle s'est largement inspirée de l'indice français. Enfin, le bonus réparation prend en charge une partie du coût des réparations faites chez des réparateurs labellisés. Sur ce sujet, la France n'a pas suivi l'Europe : elle l'a précédée.
À retenir
La réponse française sur les terminaux repose sur : un fabricant de téléphones choisi par la police et la gendarmerie (Crosscall) ; des entreprises fortes dans les objets connectés (Withings, Somfy, Netatmo, filiale de Legrand) ; un marché du reconditionné parmi les plus développés d'Europe (Back Market, Recommerce, Largo) ; et une législation en avance contre l'obsolescence. Chacun peut agir à son niveau, en choisissant ce qu'il achète.
Promulguée le 10 février 2020, la loi AGEC a doté la France du cadre le plus avancé d'Europe pour prolonger la vie des équipements numériques : indice de réparabilité affiché sur les smartphones et ordinateurs (progressivement remplacé par l'indice de durabilité depuis 2025), fonds réparation, information sur les pièces détachées et protection du terme « reconditionné » par décret. Son article 58 arme la commande publique : depuis 2021, les biens acquis par l'État et les collectivités doivent être issus du réemploi ou intégrer des matières recyclées à hauteur de 20 à 100 % selon le produit.
Une licorne née à Paris
Créée à Paris en 2014, Back Market est devenue l'une des premières places de marché du reconditionné au monde, présente dans plus de quinze pays, dont les États-Unis. C'est l'une des rares plateformes numériques françaises à avoir réussi à l'international, en vendant l'inverse du modèle habituel du secteur : des appareils faits pour durer.
Des ateliers en région
Derrière les plateformes de vente, une véritable filière s'est organisée : Recommerce, pionnier du rachat et du reconditionnement, Largo et ses ateliers près de Nantes, ainsi que des structures de l'économie sociale et solidaire qui reconditionnent le matériel des entreprises et des administrations. Ce sont des emplois de techniciens qui ne peuvent pas être délocalisés, et des savoir-faire de réparation qui se développent en France.
Le public a suivi : selon le baromètre Recommerce-Kantar 2025, 22 % des Français utilisent un smartphone d'occasion ou reconditionné, le taux le plus élevé d'Europe. Acheter reconditionné est le geste de souveraineté numérique le plus simple : il ne demande aucune compétence, coûte moins cher, et évite de fabriquer et d'importer un appareil neuf.
Fondée en novembre 2014, la licorne française a imposé un principe simple : relier les acheteurs à un réseau de 1 800 reconditionneurs professionnels plutôt que de vendre elle-même. Dix ans plus tard, la plateforme compte 18 millions de clients dans 17 pays, près de 30 millions d'appareils vendus — du smartphone à l'électroménager — et 1,6 million de tonnes de CO2 évitées. 2025 marque le cap : rentabilité mondiale atteinte, avec 3 milliards d'euros de volume d'affaires en hausse de 32 %, tandis que l'entreprise ouvre ses premières boutiques et lance un service de réparation ouvert à tous, même aux non-clients. La preuve française que le reconditionné peut rivaliser avec le neuf — à l'échelle mondiale.
Android sans les services de Google. /e/OS est une version libre d'Android dont les services de Google ont été retirés ou remplacés par des équivalents libres. Par défaut, le système n'envoie pas de données à Google. Avant d'installer une application, le magasin App Lounge indique les traqueurs qu'elle contient. L'outil Advanced Privacy peut masquer l'adresse IP et la position réelle, et bloquer une partie de ces traqueurs. Comme le code est public, chacun peut vérifier que ces promesses sont tenues.
De Mandrake à Murena. Le projet a été lancé par Gaël Duval, créateur en 1998 de la distribution Linux Mandrake, et il est développé depuis 2018 par la e Foundation, une association à but non lucratif. Sa marque commerciale, Murena, vend des téléphones neufs ou reconditionnés avec /e/OS préinstallé, dont un Fairphone réparable avec un simple tournevis. Murena propose aussi un service en ligne de messagerie et de stockage, basé sur le logiciel libre Nextcloud.
Pourquoi c'est important. Aucun smartphone n'est fabriqué en Europe à grande échelle. Pour garder la main, il faut donc maîtriser le logiciel des téléphones fabriqués ailleurs. /e/OS le permet de deux façons : associé à un Fairphone, il donne un téléphone à la fois réparable et libre ; installé sur un ancien modèle, il prolonge la vie d'appareils que leurs fabricants ne mettent plus à jour. Les données restent sur le téléphone ou sur des serveurs en Europe.
Créé par le Français Gaël Duval — déjà père de la distribution Linux Mandrake —, /e/OS est une version libre et entièrement dégooglisée d'Android, développée par l'association e Foundation : par défaut, aucune donnée ne part chez Google, l'App Lounge affiche les traqueurs de chaque application avant installation, et Advanced Privacy masque adresse IP et géolocalisation. La marque commerciale Murena le préinstalle sur des téléphones neufs ou reconditionnés — dont le Murena Fairphone (Gen 6), modulaire avec ses 12 pièces remplaçables et ses cinq ans de garantie — et propose Murena Workspace, un cloud mail et stockage bâti sur Nextcloud. L'open source rend la promesse auditable : la maîtrise logicielle d'appareils qu'on ne fabrique pas.
La France a un fabricant de smartphones, Crosscall, dont les appareils équipent les gendarmes et les policiers.
Des téléphones robustes et durables
Créée à Aix-en-Provence en 2009, Crosscall s'est spécialisée dans un créneau que les grandes marques négligent : les smartphones durcis, étanches et résistants aux chocs et aux températures extrêmes, conçus pour les professionnels de terrain. Ses garanties longues vont à l'inverse du renouvellement rapide des appareils. Les téléphones sont conçus en France, mais assemblés en Chine.
Le rôle de la commande publique
En 2021, Crosscall a remporté, avec Orange, le marché du ministère de l'Intérieur pour équiper la gendarmerie et la police nationales : 200 000 terminaux. C'est la preuve que la commande publique, quand elle sort des fournisseurs habituels, peut faire grandir une entreprise française sur un marché dominé par quelques géants.
D'autres entreprises françaises occupent des créneaux utiles. Ordissimo, par exemple, conçoit des ordinateurs et des tablettes simplifiés, avec un système basé sur Linux, pour les personnes peu à l'aise avec le numérique.
Fondée en novembre 2014, la licorne française a imposé un principe simple : relier les acheteurs à un réseau de 1 800 reconditionneurs professionnels plutôt que de vendre elle-même. Dix ans plus tard, la plateforme compte 18 millions de clients dans 17 pays, près de 30 millions d'appareils vendus — du smartphone à l'électroménager — et 1,6 million de tonnes de CO2 évitées. 2025 marque le cap : rentabilité mondiale atteinte, avec 3 milliards d'euros de volume d'affaires en hausse de 32 %, tandis que l'entreprise ouvre ses premières boutiques et lance un service de réparation ouvert à tous, même aux non-clients. La preuve française que le reconditionné peut rivaliser avec le neuf — à l'échelle mondiale.
Face à un matériel fabriqué ailleurs, le logiciel libre et le matériel ouvert sont une vraie stratégie, pas un choix par défaut. Du micrologiciel (firmware) qui démarre le serveur jusqu'au stockage des données, la plupart des logiciels propriétaires ont aujourd'hui un équivalent libre, que l'on peut vérifier et pour lequel on trouve un support professionnel, souvent auprès d'entreprises européennes. L'idée est toujours la même : séparer le logiciel du matériel, pour que l'équipement, d'où qu'il vienne, devienne une pièce qu'on choisit et qu'on peut remplacer.
Cette page présente ces briques une par une :
- le matériel ouvert, avec les spécifications de l'Open Compute Project ;
- le micrologiciel libre, avec OpenBMC ;
- la virtualisation, avec des hyperviseurs européens ;
- le réseau, avec des commutateurs dont on choisit le logiciel ;
- le stockage sans baie propriétaire, avec Ceph ;
- deux plateformes qui ont mis l'électronique programmable à la portée de tous : Raspberry Pi et Arduino.
Les fabricants enferment leurs clients en liant l'équipement à leur propre logiciel. Le libre casse ce lien. La souveraineté ne passe pas seulement par la fabrication du matériel, mais aussi par la maîtrise de ce qui le fait fonctionner, et par la possibilité d'en changer librement.
Chaque serveur embarque un BMC — un ordinateur complet dans l'ordinateur (iDRAC chez Dell, iLO chez HPE) qui a accès à tout, fonctionne même machine éteinte et se met à jour depuis les serveurs du constructeur : l'angle mort de la confiance. OpenBMC le remplace par une pile firmware entièrement libre, fondée sur Linux et hébergée par la Linux Foundation depuis 2018 — initiée chez IBM et Facebook, soutenue par Google, Microsoft et Intel, et déployée à grande échelle chez les hyperscalers comme sur le matériel Open Compute (dont le module DC-SCM). Pour un exploitant, la différence est de nature : un code qu'on peut lire, compiler et signer soi-même, une API standard (Redfish) — la chaîne de confiance devient auditable jusqu'au démarrage, là où régnait l'acte de foi.
Né en 2012 d'une fondation éducative de Cambridge pour remettre la programmation entre toutes les mains, cet ordinateur au format carte de crédit est fabriqué en Europe — dans l'usine Sony de Pencoed, au Pays de Galles — et s'est vendu à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires. Sous Linux (Raspberry Pi OS) et largement documenté, il est l'outil type de l'auto-hébergement — cloud personnel, DNS filtrant, domotique — et de l'apprentissage du code, la gamme s'étendant du microcontrôleur Pico 2 (puce RP2350 conçue en interne) au Compute Module 5 embarqué dans l'industrie. La nuance souveraineté : le processeur principal reste un SoC Broadcom, américain.
Née en 2005 à l'institut de design d'Ivrea, en Italie, pour rendre l'électronique accessible à ceux qui ont des idées sans avoir d'expérience, Arduino a fait de sa carte Uno le standard mondial de l'apprentissage et du prototypage : schémas publiés, logiciels libres et une communauté de 33 millions d'utilisateurs actifs. Tournant souveraineté : l'entreprise a été rachetée par l'Américain Qualcomm en octobre 2025 — l'Europe y perd une plateforme indépendante emblématique. Qualcomm promet le maintien de la marque, des outils et de l'esprit ouvert, ce que la communauté surveille de près ; la garantie de fond reste que des plans libres se copient : quoi qu'il arrive, l'écosystème peut continuer sans son propriétaire.