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Applications métiers, ERP, CRM
La réponse européenne
ERP, CRM : le paradoxe de la souveraineté applicative
Un ERP regroupe la comptabilité, les ventes, les achats, les stocks et souvent la production d'une organisation. Avec les années, les processus internes s'adaptent à son fonctionnement. Changer d'ERP devient alors long et coûteux, et c'est ce qui rend la dépendance à son éditeur si forte.

L'Europe dispose d'éditeurs solides dans ce domaine. SAP, premier éditeur mondial de progiciels de gestion, est allemand. Odoo (Belgique), Sage (Royaume-Uni), Cegid et Dassault Systèmes (France), Unit4 et Exact (Pays-Bas), Visma (Scandinavie) et Pipedrive (Estonie) complètent l'offre. Pour le CRM, la situation est différente : Salesforce, HubSpot et Microsoft Dynamics occupent le marché, et aucun acteur européen n'a une taille comparable.

La difficulté porte surtout sur l'hébergement. Pour ses offres cloud, SAP s'appuie sur AWS, Microsoft Azure et Google Cloud. Son offre destinée à l'administration allemande, Delos Cloud, est opérée par une filiale de SAP mais repose sur des technologies Microsoft. Un ERP édité en Europe peut donc fonctionner sur une infrastructure soumise au droit américain.

Les textes européens cherchent d'abord à faciliter le changement de fournisseur. Le Data Act, applicable depuis septembre 2025, couvre tous les services de traitement de données, y compris les ERP et CRM en SaaS. Il donne le droit de changer de fournisseur, impose l'export des données dans un format lisible par machine et supprime les frais de sortie en 2027. Le Cloud and AI Development Act, proposé en 2026, prévoit des niveaux de souveraineté pour les applications en ligne achetées par le secteur public : au niveau le plus élevé, un ERP public ne devrait dépendre d'aucun acteur extra-européen, infrastructure comprise. Enfin, NIS 2 et DORA obligent à évaluer les prestataires critiques, ce qu'est presque toujours l'éditeur de l'ERP.

Exporter ses données ne suffit pas pour changer d'ERP. Le Data Act garantit l'export des tables, pas leur reprise par un autre logiciel. Le paramétrage, les développements spécifiques et les habitudes de travail accumulés sur des années ne se transfèrent pas avec un fichier CSV. La réversibilité doit donc être prévue dès la signature du contrat : formats d'export, documentation du paramétrage, assistance à la sortie.

En plus de la réglementation, l'Europe agit sur trois points :

L'infrastructure
Gaia-X, IPCEI-CIS, 8ra

Le projet d'intérêt européen commun sur le cloud et l'edge (IPCEI-CIS, 2023) finance 8ra, une infrastructure portée par plusieurs fournisseurs. Les éditeurs européens pourraient y héberger leurs applications sans passer par AWS, Azure ou Google Cloud. Gaia-X définit les règles de confiance et d'interopérabilité.

L'interopérabilité
Europe interopérable et espaces de données

Le règlement pour une Europe interopérable (2024) et les espaces communs de données par secteur (santé, industrie, finance) imposent des formats et des interfaces ouverts. Un ERP qui respecte ces standards est plus facile à remplacer.

Le logiciel libre
Odoo, Dolibarr, Axelor, Tryton

Avec un ERP libre européen comme Odoo (Belgique), Dolibarr et Axelor (France) ou Tryton, une organisation choisit où elle l'héberge, peut lire le code qui traite ses données et peut changer d'intégrateur sans changer de logiciel. La stratégie open source européenne de 2026 classe ce domaine parmi les domaines critiques.

Le secteur public sert de terrain d'essai. Plusieurs États demandent désormais, dans leurs marchés d'ERP et de gestion RH, un hébergement qualifié (SecNumCloud en France, C5 en Allemagne) et des clauses de réversibilité chiffrées. L'Allemagne a poussé SAP à créer Delos. La France a fait qualifier des offres SAP et Oracle chez des hébergeurs de confiance. La Commission européenne, après la décision du CEPD sur Microsoft 365, réexamine ses propres outils de gestion.

Ce qui manque encore. Aucun acteur européen ne propose aujourd'hui un CRM de la taille de Salesforce. L'IA générative intégrée aux ERP crée une nouvelle dépendance : Copilot dans Dynamics, et Joule chez SAP, qui fonctionne sur Azure. La stratégie européenne vise surtout à permettre de partir d'un fournisseur, beaucoup moins à faire émerger des alternatives attractives. Enfin, le cas SAP reste entier : tant que le premier éditeur européen héberge ses clients chez des fournisseurs américains, la souveraineté des applications métier reste limitée.

Applications métiers, ERP, CRM
La réponse française
Acheter mieux, choisir français, préférer le libre : la France a des solutions souveraines pour ses ERP et CRM
Une solution française n'est pas forcément souveraine. Un éditeur national peut être racheté, changer de licence ou disparaître. Si le code est libre, il reste disponible dans tous les cas. Pour ses applications de gestion, la France combine donc deux critères : l'origine du fournisseur et la liberté du logiciel.

Le premier levier est l'achat public. La DINUM rend un avis conforme sur tout projet applicatif de plus de neuf millions d'euros. Elle impose des lots courts et une stratégie de réversibilité dès l'appel d'offres, en tirant les leçons de l'échec de SIRHEN. La loi SREN (2024) réserve les données sensibles de l'État à des solutions protégées des lois extraterritoriales, ce qui exclut les ERP et CRM en SaaS américain pour ces usages. La circulaire du 5 février 2026 sur la commande publique numérique demande d'évaluer les dépendances de chaque application et de préférer le logiciel libre à niveau de service équivalent. La loi pour une République numérique encourageait déjà ce choix en 2016, et le rapport Latombe-Chatelain propose d'en faire une obligation.

Le second levier est l'outillage du libre dans l'administration. Le SILL (socle interministériel de logiciels libres), tenu par la DINUM, liste les logiciels libres recommandés et déjà utilisés par des administrations, dont Dolibarr et Grist. code.gouv.fr publie les codes sources des applications métier de l'État, que toute collectivité peut réutiliser. La mission logiciels libres de la DINUM accompagne les ministères. Enfin, la loi de 2016 (article L.300-2 du code des relations entre le public et l'administration) oblige à publier les codes sources produits par l'administration : chaque application financée par l'État peut ainsi être réutilisée par d'autres.

Trois questions avant d'acheter une application métier. Le code est-il libre ? L'éditeur ou la communauté qui le maintient est-il établi en France ou en Europe ? Puis-je l'héberger où je veux et en sortir sans l'accord de l'éditeur ? Une solution qui répond oui aux trois est souveraine. Une solution française mais propriétaire ne répond oui qu'à la deuxième.

Il existe aujourd'hui des solutions françaises et libres pour chaque type de besoin :

ERP
Axelor et Dolibarr

Axelor est un ERP libre doublé d'une plateforme low-code, édité en France. Des ETI et des administrations l'utilisent pour la finance, les achats, la production et les RH. Dolibarr est un ERP/CRM porté par une association loi 1901, très utilisé par les TPE, les indépendants et les associations. Il figure au SILL. Les deux s'appuient sur un réseau d'intégrateurs en France.

CRM et relation usager
Crème CRM, Dolibarr, Publik

Crème CRM, édité par Hybird à Marseille sous licence AGPL, s'adresse aux PME. Dolibarr couvre les besoins de CRM des petites structures. Pour les collectivités, Publik, plateforme libre d'Entr'ouvert, gère le guichet en ligne, les démarches et le suivi des demandes. Elle est utilisée par plusieurs centaines de collectivités.

Applications métier
Démarches simplifiées, Grist, code.gouv.fr

Démarches simplifiées, développé par la DINUM, permet de dématérialiser une procédure sans écrire de code. Grist, intégré à La Suite numérique, remplace les applications métier bricolées sur tableur. code.gouv.fr met à disposition les applications métier de l'État, de la gestion des subventions aux marchés publics, pour qu'elles soient réutilisées.

Ces outils sont en production. Dolibarr est utilisé par des dizaines de milliers d'entreprises et d'associations. Publik équipe aussi bien des métropoles que des villages. Démarches simplifiées a traité des millions de dossiers. Axelor remplace des ERP propriétaires dans des ETI industrielles. Quand aucun logiciel libre ne couvre le besoin (paie complexe, commerce de détail, conception industrielle), les éditeurs français propriétaires comme Cegid, Divalto ou Dassault Systèmes sont une alternative, à condition d'exiger dans le contrat le libre choix de l'hébergement et la réversibilité.

Les limites. Chorus, le système financier de l'État, repose sur SAP, et aucun ERP libre ne fonctionne aujourd'hui à cette échelle. Dans ce cas, l'objectif est de garder la maîtrise des données et des interfaces. Pour les ETI, Axelor doit encore gagner en taille. En revanche, pour la plupart des PME, collectivités et associations, une solution française et libre existe déjà et elle est référencée au SILL.

Applications métiers, ERP, CRM
La réponse par les logiciels libres
Le code de votre gestion vous appartient : Odoo, Dolibarr, Axelor, ERPNext et la fin du verrou applicatif
Avec un ERP propriétaire, l'organisation dépend des décisions de l'éditeur : hausse des tarifs, rachat, arrêt de la maintenance d'une version. Avec un ERP libre, elle garde le code et peut continuer à l'utiliser et à le faire évoluer quoi que décide l'éditeur.

Le logiciel libre permet à l'organisation de disposer du code qui traite ses données de gestion. Elle peut le lire, le faire auditer, l'héberger où elle veut et le faire maintenir par le prestataire de son choix. La dépendance ne disparaît pas pour autant : des années de paramétrage, de développements spécifiques et d'habitudes restent difficiles à migrer. Mais cette dépendance porte sur un logiciel, plus sur un éditeur. On peut changer d'intégrateur, de version ou d'hébergeur sans demander d'autorisation. Le Data Act garantit l'export des données. Le libre va plus loin : les règles de gestion sont dans un code accessible, qu'on peut conserver et faire reprendre par un autre prestataire.

Il existe des solutions pour toutes les tailles d'organisation. Odoo (Belgique) est l'ERP libre le plus déployé au monde. Sa communauté, l'OCA, maintient des milliers de modules indépendamment de l'éditeur, ce qui permet d'utiliser la version libre sans dépendre de la version payante. Tryton (Belgique), moins connu et plus rigoureux, est géré par une fondation. ERPNext, développé par la société indienne Frappe, est un ERP complet entièrement libre, sans version payante réservée. Pour le CRM, SuiteCRM, issu de SugarCRM, est la principale solution libre pour les grandes organisations. La France ajoute Axelor, Dolibarr, Crème CRM et Publik, présentés plus haut.

Il y a des limites : peu de solutions libres pour la paie complexe ou la gestion du cycle de vie des produits industriels (PLM), des fonctions marketing moins poussées que chez Salesforce, et des modèles « open core » comme celui d'Odoo, où une partie des fonctions n'est disponible qu'en version propriétaire. Il faut donc vérifier ce qui est libre et ce qui ne l'est pas. Pour la gestion courante d'une PME, d'une collectivité ou d'une association, les solutions libres sont aujourd'hui disponibles et éprouvées.