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Compétences, formation
La réponse européenne

La souveraineté commence sur les bancs de l'école

Des quatre objectifs de la Boussole numérique, les compétences sont celui où l'Europe a le plus de retard. Un cloud peut s'acheter ; des spécialistes doivent être formés, et la formation prend des années.

Les cibles sont connues depuis 2021 et inscrites dans la Décennie numérique : 80 % des adultes dotés de compétences numériques de base et 20 millions de spécialistes des TIC en emploi d'ici 2030, avec un rééquilibrage entre femmes et hommes. Le rapport d'avancement de juin 2026 donne les chiffres : un peu plus de 60 % des Européens ont des compétences de base, mais les spécialistes des TIC ne représentent que 5 % de l'emploi, soit la moitié de l'objectif, et les femmes moins d'un cinquième d'entre eux. Au rythme actuel, l'Union comptera environ 12 millions de spécialistes en 2030, pas 20 — et le rapport pays de la France note une croissance lente du nombre de spécialistes, malgré une population bien formée.

Face à ce retard, l'Union n'a pas de compétence directe — l'éducation reste nationale — mais elle dispose de trois leviers :

Des financements
Digital Europe, Erasmus+, FSE+

Le programme pour une Europe numérique finance masters spécialisés et formations courtes en IA, cybersécurité et calcul intensif, ainsi que les pôles d'innovation numérique (EDIH) qui forment les PME. Erasmus+ et le FSE+ financent les feuilles de route nationales.

Une gouvernance
Union des compétences

Lancée en mars 2025, elle mise sur la portabilité : micro-certifications reconnues d'un État à l'autre, programmes communs, plan d'action STIM et suivi annuel par la Décennie numérique — chaque pays reçoit ses recommandations.

Le chiffre qui compte. Les États membres se sont engagés sur 1 934 mesures et 289 milliards d'euros pour leurs feuilles de route nationales, toutes cibles confondues. Mais l'objectif « spécialistes des TIC » est la seule des cibles 2030 sur laquelle la Commission reconnaît explicitement que la trajectoire ne mènera pas au but. Former un spécialiste prend plusieurs années ; aucun texte ne raccourcit ce délai.

Ressource — le portail européen En ligne depuis 2021 — commission européenne

Digital Skills and Jobs Platform : la maison européenne des compétences numériques

Lancée au printemps 2021 et financée par le mécanisme pour l'interconnexion en Europe, la plateforme de la Commission est le point d'entrée unique vers les formations, ressources et initiatives de toute l'Union — un outil au service des objectifs de la décennie numérique (80 % de compétences de base, 20 millions de spécialistes en 2030).

Se former Un catalogue d'offres de formation — cours en ligne, formations spécialisées, masters — du niveau débutant à l'expert, avec des parcours d'apprentissage personnalisables.
S'inspirer Un répertoire de bonnes pratiques européennes, des analyses d'experts, des données et études pour étayer une stratégie de compétences.
Financer La cartographie des opportunités de financement et instruments européens et nationaux dédiés aux compétences numériques.
Se relier Des espaces communautaires et le réseau des coalitions nationales — 22 pays connectés, dont la France — qui portent le contenu local à l'échelle de l'Union.

Pour une organisation, c'est un raccourci concret : y trouver une formation certifiante pour ses équipes, une bonne pratique à répliquer, ou le guichet de financement d'un projet de montée en compétences. Citoyens, entreprises et administrations y accèdent gratuitement, en plusieurs langues.

digital-skills-jobs.europa.eu ↗Source : Commission européenne, Digital Skills and Jobs Platform — financement CEF, exploitation avec les coalitions nationales pour les compétences et les emplois numériques. Contenus : formations, bonnes pratiques, données, financements, communautés.
Compétences, formations
Huit pays en exemple
Et les autres ? Six pays, six méthodes pour former à l'ère numérique
La Décennie numérique fixe la même cible aux vingt-sept États — 80 % d'adultes compétents, 20 millions de spécialistes — mais chaque pays choisit sa méthode. Six de ces méthodes sont détaillées ici, parce qu'elles éclairent des choix que la France n'a pas encore faits.

Les rapports pays publiés chaque année par la Commission ont un mérite : ils rendent les écarts visibles. Entre l'Estonie, où près de deux adultes sur trois maîtrisent les bases, et l'Italie, où c'est moins d'un sur deux, ce n'est pas la richesse qui fait la différence — c'est le moment où l'on a commencé, et à qui l'on s'est adressé. Les pays en tête ont agi sur l'école primaire et sur la formation des enseignants il y a vingt ou trente ans ; ceux qui rattrapent leur retard misent sur les fonds européens, la formation de masse en ligne ou le tiers secteur. Aucun n'a réussi par la seule formation continue des adultes.

Les six fiches qui suivent ne classent pas les pays : elles isolent, pour chacun, le levier qui l'a fait avancer, le chiffre ou le budget qui le mesure, et le point faible que la Commission lui rappelle chaque année. Trois enseignements en ressortent pour la France : commencer plus tôt, ouvrir plus largement les métiers du numérique aux femmes — c'est la marge de progression la plus importante —, et concentrer l'argent européen sur un plan unique plutôt que de le disperser. Un quatrième constat : même les pays les mieux dotés en spécialistes les forment souvent sur des technologies et des certifications extra-européennes. Disposer de spécialistes ne garantit donc pas la maîtrise des technologies sur lesquelles ils travaillent.

Compétences, formation
La réponse française
Et la France ? Pix, NSI, France 2030 : les outils sont là, la trajectoire moins
Bien formée, mais pas assez de spécialistes : c'est le diagnostic que la Commission adresse chaque année à la France. Le pays dispose de référentiels publics et d'une école qui certifie toute une classe d'âge — et d'une pénurie d'ingénieurs qui ne se résorbe pas.

Le rapport pays 2026 de la Décennie numérique est nuancé. La France a des atouts — bonne couverture fibre, population qualifiée sur le plan numérique, écosystème d'IA actif — mais le nombre de spécialistes des TIC croît lentement, dans un contexte où les inscriptions dans les filières scientifiques diminuent. La recommandation de la Commission tient en une ligne : rendre les formations spécialisées plus adaptées au marché du travail et plus suivies. Côté moyens, la feuille de route française compte 33 mesures pour 18,6 milliards d'euros, dont 11,1 milliards de budgets publics — mais plus du quart de ces mesures expirent fin 2026, sans suite annoncée.

À l'école, la France a mis en place trois dispositifs, d'inégale portée :

Certifier
Pix et le CRCN

Plateforme publique d'évaluation adossée au cadre de référence des compétences numériques, déclinaison française de DigComp. Obligatoire en 3e et en terminale : la France est le seul pays de l'Union à certifier toute une classe d'âge.

Spécialiser
NSI et le CAPES d'informatique

Spécialité « numérique et sciences informatiques » au lycée depuis 2019, concours d'enseignants depuis 2020. Mais une minorité d'élèves la choisit, très majoritairement des garçons, et les professeurs formés restent trop peu nombreux.

Initier
La programmation au primaire et au collège

Présente dans les programmes depuis 2016, mais sans matière dédiée ni volume horaire garanti : sa mise en œuvre dépend de chaque enseignant. C'est l'écart le plus net avec l'Estonie ou le Danemark.

Le paradoxe français. La France est l'un des rares pays à disposer de référentiels souverains — le CRCN pour les citoyens, SecNumEdu de l'ANSSI pour la cybersécurité — là où la plupart de ses voisins forment sur les certifications des éditeurs américains. Les référentiels existent ; il manque leur calendrier d'application : un âge de début, un volume horaire garanti, et des enseignants formés en nombre suffisant.

Pour l'emploi et la reconversion, l'État a multiplié les dispositifs plutôt que d'en choisir un :

  • France 2030 et son appel « Compétences et métiers d'avenir » (environ 2,5 milliards d'euros) subventionnent des formations dans les filières stratégiques — cloud, cybersécurité, IA ;
  • le Campus Cyber (2022) regroupe formation, recherche et entreprises de la cybersécurité ; la Grande École du Numérique labellise depuis 2015 des formations courtes pour les publics éloignés de l'emploi ;
  • le compte personnel de formation est l'outil de masse, mais son offre numérique est dominée par les certifications d'éditeurs ;
  • le plan « Osez l'IA » (2025) vise 15 millions de personnes formées à l'IA d'ici 2030, en application de l'obligation de maîtrise de l'IA du règlement européen.

La dimension la plus récente est la souveraineté des compétences. Le rapport Latombe-Chatelain fait de la réinternalisation des compétences de l'État une recommandation centrale ; la DINUM a fait de la formation des agents aux outils libres — LaSuite, Linux — une condition de son plan de sortie des dépendances ; et l'ANSSI a créé ses propres dispositifs, SecNumAcadémie (formation en ligne gratuite) et SecNumEdu (label des formations en cybersécurité), construits sur des référentiels français plutôt que sur les certifications américaines.

Les faiblesses, comparées aux six pays. Face à l'Estonie : pas de matière informatique au primaire, enseignants insuffisamment formés. Face à la Finlande : pas d'équivalent national d'Elements of AI — « Osez l'IA » repose sur des partenaires privés, souvent américains. Face à l'Espagne : des fonds dispersés en dizaines d'appels plutôt qu'un plan unique. Face à l'Allemagne : pas de filière d'apprentissage informatique aussi structurée. Et, comme presque partout, aucune politique de masse pour les femmes dans les métiers du numérique — la marge de progression la plus importante.

Référentiel — France Décret n° 2019-919 du 30 août 2019

CRCN : le cadre de référence des compétences numériques

La déclinaison française du cadre européen DigComp : une même grille pour décrire, évaluer et certifier les compétences numériques — de l'école à la vie professionnelle. C'est elle que la plateforme publique Pix met en œuvre.

5domaines de compétences, communs à tous les publics
16compétences décrites, réparties dans les cinq domaines
8niveaux de maîtrise, du novice à l'expertise
Pixla certification associée, généralisée dans la scolarité et ouverte à tous
Les cinq domaines
1Information et données Rechercher, évaluer et gérer l'information et les données.
2Communication et collaboration Interagir, partager, collaborer et s'insérer dans le monde numérique.
3Création de contenu Produire des contenus, y compris des programmes, et adapter les formats.
4Protection et sécurité Sécuriser les équipements, les données personnelles et la santé.
5Environnement numérique Résoudre les problèmes techniques, évoluer dans un environnement numérique.

L'intérêt d'un cadre unique : une compétence évaluée au collège, certifiée au lycée, valorisée à l'embauche ou remise à niveau en formation continue se décrit dans les mêmes termes tout au long de la vie — et se compare d'un pays européen à l'autre grâce à l'alignement sur DigComp. Pour une organisation, c'est aussi une grille toute prête pour cartographier les besoins de formation de ses équipes.

Sources : décret n° 2019-919 du 30 août 2019 relatif au développement des compétences numériques dans l'enseignement scolaire, l'enseignement supérieur et par la formation continue ; cadre européen DigComp (Commission européenne, JRC) ; pix.fr.