Pour échanger, la plupart des Européens utilisent des services américains : WhatsApp pour les messages, Outlook ou Gmail pour le courriel, Teams ou Zoom pour la visioconférence. L'Europe n'a pas d'équivalent de cette taille. Elle agit donc sur deux points : obliger les grandes plateformes à s'ouvrir aux autres services, et protéger le chiffrement des échanges.
Le premier levier est l'interopérabilité obligatoire. L'article 7 du règlement sur les marchés numériques (DMA) impose aux grandes messageries désignées, aujourd'hui WhatsApp et Messenger de Meta, de permettre à d'autres services d'échanger avec leurs utilisateurs, tout en conservant le chiffrement de bout en bout. L'ouverture se fait par étapes : d'abord les messages et les fichiers entre deux personnes, ensuite les groupes, enfin les appels audio et vidéo. Meta a publié en 2024 les conditions techniques de connexion à WhatsApp, et les premières messageries tierces s'y sont raccordées depuis. Si l'on peut écrire à ses contacts WhatsApp depuis une autre application, changer de messagerie ne veut plus dire perdre ses contacts. Une messagerie européenne devient alors un choix plus facile à faire.
Le second levier est la protection du chiffrement de bout en bout, y compris face à des projets de l'Union elle-même. Le projet de règlement sur les abus sexuels sur mineurs, appelé « Chat Control » (2022), prévoyait d'obliger les messageries à analyser les messages avant leur chiffrement. Le Parlement européen a adopté en 2023 une position qui excluait l'analyse des messages chiffrés. Au Conseil, plusieurs États, dont l'Allemagne, ont bloqué le texte. La position adoptée fin 2025 a abandonné l'analyse obligatoire. Pour la souveraineté, le lien est direct : une messagerie européenne n'apporte une vraie protection que si son chiffrement n'est pas affaibli. Par ailleurs, la Commission européenne a recommandé dès 2020 à ses agents d'utiliser Signal. Le Cyber Resilience Act, adopté en 2024, imposera des exigences de sécurité à tous les produits numériques vendus dans l'Union, applications de communication comprises, avec une application complète prévue fin 2027.
Le courriel, une dépendance peu visible. Le courriel repose sur des protocoles ouverts, comme SMTP et IMAP. N'importe quel serveur peut échanger avec n'importe quel autre, et il n'y a donc pas de blocage technique. La dépendance est économique : la majorité des boîtes professionnelles européennes sont hébergées chez Microsoft 365 ou Google Workspace. La décision du CEPD de 2024 sur l'usage de Microsoft 365 par la Commission européenne portait notamment sur ce point : des données de l'institution, dont ses courriels, étaient transférées hors de l'Union.
Les institutions s'emparent désormais du sujet. Le consortium européen pour les communs numériques (DC-EDIC) et la stratégie open source de 2026 classent la messagerie et la visioconférence parmi les domaines critiques. openDesk en Allemagne et La Suite numérique en France intègrent Matrix et une visioconférence libre parmi leurs services de base. Le paquet souveraineté technologique propose que les administrations, pour les usages les plus sensibles, n'utilisent que des services de communication échappant à tout contrôle non européen.
Ce qui reste à faire. L'interopérabilité imposée par le DMA a peu d'effet tant que seules quelques petites messageries s'y raccordent. Aucun service européen de grande taille ne l'a encore fait. Signal, recommandé par la Commission à ses agents, est géré par une fondation américaine. Teams et Zoom dominent la visioconférence en entreprise, avec un niveau d'intégration que Jitsi ou BigBlueButton n'atteignent pas encore. Enfin, le dossier Chat Control n'est pas clos : les négociations se poursuivent entre le Conseil et le Parlement. Le chiffrement est pour l'instant préservé, mais l'Europe n'a pas encore de messagerie largement adoptée à proposer.
Les communs numériques
Ce qui n'appartient à personne parce que cela appartient à tous — et pourquoi la souveraineté en dépend
Un commun numérique est une ressource immatérielle — un logiciel, une base de données, une encyclopédie, une cartographie, une norme — produite et entretenue par une communauté, selon des règles qu'elle se donne, et dont l'usage est ouvert à tous sans que personne ne puisse se l'approprier. La définition vient d'Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie 2009, qui l'a d'abord établie pour les pâturages et les pêcheries : un commun n'est ni un bien public administré par l'État, ni un bien privé possédé par une entreprise — c'est une troisième voie.
Le logiciel libre en est la forme la plus aboutie, mais pas la seule. Ce qui fait un commun, c'est la gouvernance : un code libre publié par une entreprise qui décide seule de sa feuille de route est un logiciel ouvert, pas tout à fait un commun ; Wikipédia, dont les règles d'édition sont écrites par ses contributeurs, en est un. Pour la souveraineté numérique, la distinction est décisive : un commun ne peut être racheté, fermé ou délocalisé — il n'a pas de propriétaire à qui faire une offre.
Code source, données, contenus ou spécification, sous une licence qui garantit l'usage, l'étude, la modification et la redistribution — GPL, AGPL, MIT, ODbL, Creative Commons.
Contributeurs, mainteneurs, utilisateurs qui signalent, traduisent, documentent — et des moyens pour que ce travail soit durable, ce qui est le point faible historique.
Qui décide de la feuille de route, comment on tranche les conflits, comment on empêche la capture par un acteur dominant : fondation, association, consortium public, charte.
- Next Generation Internet (NGI, depuis 2018) — financement de centaines de projets libres et de protocoles ouverts, via les fondations NLnet et NGI Zero.
- DC-EDIC (2025) — consortium européen des communs numériques fondé par la France, l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Italie : mutualiser le développement de briques comme Docs ou openDesk.
- Stratégie open source (juin 2026) — soutien direct aux acteurs qui développent des communs, place de l'Europe dans la gouvernance des fondations, socle de sécurité pour les dépôts.
- Cyber Resilience Act — régime spécifique pour les fondations qui portent des logiciels libres, reconnues comme « gestionnaires de logiciels libres ».
- Mission logiciels libres et communs numériques de la DINUM — SILL, code.gouv.fr, communauté BlueHats des agents contributeurs.
- Loi pour une République numérique (2016) — ouverture des codes sources publics : chaque logiciel de l'État devient un commun potentiel.
- La Suite numérique — l'État producteur de communs, reversés au consortium européen.
- Sovereign Tech Agency (Allemagne, 2022) — fonds public qui finance la maintenance des briques libres critiques dont tout le monde dépend et que personne ne paie : OpenSSL, curl, Python, GNOME…
L'essentiel repose sur La Suite numérique, dont trois services libres concernent la messagerie et la visioconférence :
- Tchap, la messagerie instantanée de l'État, lancée en 2019 par la DINUM sur le protocole ouvert Matrix et le logiciel Element. Elle est chiffrée de bout en bout, réservée aux agents publics et à leurs partenaires, et compte plusieurs centaines de milliers d'utilisateurs. La Bundeswehr a fait un choix comparable en Allemagne ;
- Visio, la visioconférence libre, utilisable sans rien installer. La circulaire du 5 février 2026 en fait l'outil par défaut des ministères, à la place de Teams et Zoom ;
- la Messagerie de La Suite, un service de courriel en cours de déploiement, relié à l'annuaire de l'État.
Le code de ces outils est publié sur code.gouv.fr. Une collectivité, un hôpital ou une entreprise peut donc les installer sur ses propres serveurs.
Les membres du gouvernement et leurs cabinets doivent utiliser Tchap ou Olvid. WhatsApp, Signal et Telegram sont explicitement exclus. La circulaire nomme à la fois les outils à abandonner et ceux qui les remplacent.
Olvid est une messagerie chiffrée qui fonctionne sans annuaire central ni numéro de téléphone. Elle a obtenu la certification de sécurité CSPN de l'ANSSI, et le code de ses applications est publié sous licence AGPL. Elle est donc à la fois française, sécurisée et vérifiable.
La circulaire de 2026 demande à chaque ministère de prévoir la sortie de Teams et Zoom dans son plan de réduction des dépendances, à remettre avant l'automne. Visio est l'outil de remplacement prévu.
En dehors des ministères, l'Éducation nationale propose une visioconférence libre à ses enseignants sur apps.education.fr. Les collectivités peuvent accéder à Tchap et à Visio grâce au programme de mutualisation de la DINUM. Le SILL liste les messageries et les outils de visioconférence libres recommandés aux administrations.
En dehors de La Suite numérique, il existe des solutions françaises et libres pour chaque usage. Une entreprise, une collectivité ou une association peut les installer sur ses propres serveurs ou les utiliser chez un hébergeur français :
- Courriel et agenda : BlueMind (Toulouse) gère le courriel, l'agenda et les contacts, et fonctionne avec Outlook et les smartphones. Son édition communautaire est sous licence AGPL. Des ministères, des collectivités et des entreprises l'utilisent à la place de Microsoft Exchange ;
- Messagerie instantanée : avec Matrix et l'application Element, une organisation peut mettre en place sa propre messagerie chiffrée, sur le même principe que Tchap. Olvid convient aux échanges sensibles avec l'extérieur, sans annuaire central ;
- Visioconférence : Jitsi, créé à l'université de Strasbourg, et BigBlueButton peuvent être installés sur ses propres serveurs. Des hébergeurs français et des membres du collectif CHATONS les proposent aussi en service prêt à l'emploi ;
- Solution intégrée : Nextcloud Talk, inclus dans Nextcloud, réunit fichiers, messagerie instantanée et visioconférence au même endroit.
Certains usages exigent une certification ou une qualification de l'ANSSI qu'aucune solution libre n'a encore obtenue, par exemple une visioconférence chiffrée de bout en bout pour un opérateur d'importance vitale. Dans ce cas, des éditeurs français propriétaires sont une alternative : Tixeo (Montpellier) pour la visioconférence, certifiée et qualifiée par l'ANSSI, ou Citadel (Thales) pour la messagerie. Les critères restent ceux de la loi SREN et de la circulaire de 2026 : chiffrement de bout en bout, hébergement en France ou en Europe protégé des lois extraterritoriales, et priorité au logiciel libre.
Ce qui reste à faire. Relier Tchap aux messageries publiques des autres pays européens qui utilisent Matrix : le protocole le permet, mais la décision n'a pas été prise. Faire qualifier par l'ANSSI une visioconférence libre, pour que les usages les plus sensibles n'aient plus à choisir entre logiciel libre et sécurité certifiée. Enfin, étendre la logique de la circulaire de 2023 au-delà de l'État : dans les entreprises et les collectivités, WhatsApp et Teams restent la norme, alors que des alternatives existent.
La Suite numérique — l'État construit ses outils plutôt que de les louer
Un ensemble de services collaboratifs libres, hébergés en France, conçus pour remplacer un à un les usages de Microsoft 365 et Google Workspace — et réutilisables par toute collectivité, tout hôpital, toute organisation.
- Lancement : 2023 (Tchap dès 2019) — plus de 20 dépôts publics
- Accès : agents publics via ProConnect ; collectivités via La Suite territoriale (ANCT)
- Cadre : circulaire du 5 février 2026 (Visio par défaut) — plans ministériels de sortie des dépendances
En messagerie, la dépendance tient surtout au réseau : on reste sur une messagerie parce que ses contacts y sont. Le logiciel libre répond par la fédération. Matrix pour la messagerie instantanée, XMPP avant lui, et SMTP-IMAP pour le courriel définissent des règles d'échange communes que n'importe quel serveur peut appliquer. On choisit son hébergeur, son application et le pays où sont stockées ses données, tout en continuant à échanger avec les utilisateurs des autres serveurs. C'est ce que l'article 7 du DMA cherche à imposer à WhatsApp. Les protocoles fédérés le permettent déjà. Par ailleurs, comme le code est public, le chiffrement de bout en bout peut être vérifié par des experts indépendants, ce qui compte dans le débat sur Chat Control.
Il existe des logiciels libres pour chaque usage, mais tous ne sont pas européens :
- Messagerie instantanée : sur Matrix, Element (Royaume-Uni) est l'application de référence et Synapse le serveur. Tchap, la Bundeswehr et le secteur de la santé en Allemagne utilisent des versions adaptées d'Element ;
- Visioconférence : Jitsi a été créé à Strasbourg mais appartient aujourd'hui à l'entreprise américaine 8x8. BigBlueButton est canadien. Nextcloud Talk (Allemagne) et Element Call intègrent la visioconférence à la messagerie ;
- Courriel : l'offre européenne est solide. BlueMind (Toulouse) et SOGo (Alinto, Lyon) fournissent une suite courriel-agenda-contacts. Open-Xchange (Allemagne) et Dovecot (Finlande) équipent de nombreux hébergeurs. Mailu et Modoboa permettent d'installer simplement son propre serveur. Delta Chat (Allemagne) utilise une boîte mail ordinaire comme messagerie instantanée chiffrée ;
- Client de courriel : Thunderbird, développé sous l'égide de la fondation Mozilla (États-Unis), est libre et s'installe sur le poste de travail, sans dépendre d'un service en ligne.
Les limites. Aucune messagerie libre n'est aussi simple à utiliser que WhatsApp pour le grand public. Au-delà de quelques dizaines de participants, la visioconférence libre demande une infrastructure solide. Enfin, gérer un serveur fédéré demande des compétences que les petites structures n'ont pas toujours : c'est là qu'interviennent les hébergeurs européens et les membres du collectif CHATONS. Pour une organisation, la combinaison d'un serveur Matrix, d'une visioconférence Jitsi ou BigBlueButton et d'un courriel BlueMind ou SOGo, hébergés en France ou en Europe, permet aujourd'hui de remplacer Teams, Zoom et Exchange.