La réponse européenne
Routage et BGP : multiplier les chemins, garder la maîtrise des routes
Le principe : aucun passage obligé. Internet est un réseau mondial, et il doit le rester. Pour le routage, la souveraineté repose sur la résilience : aucun opérateur, transitaire, câble, territoire ou équipement étranger ne doit devenir un point de passage obligatoire pour les communications critiques européennes. Les mesures décrites ci-dessous découlent de ce principe.
Multiplier les routes physiques. La première réponse est matérielle : développer et diversifier les fibres optiques, les réseaux nationaux et européens à haut débit, les liaisons entre pays et les points d'arrivée des câbles sous-marins. C'est l'objet des financements du Mécanisme pour l'interconnexion en Europe (MIE) dans le numérique. Plus il existe de routes indépendantes, plus le trafic peut contourner une fibre coupée, la panne d'un opérateur ou un incident géopolitique.
Diversifier ses transitaires. Les réseaux ne peuvent pas tous se relier directement entre eux : les opérateurs passent par des transitaires pour atteindre le reste d'Internet. Une infrastructure critique ne doit pas dépendre d'un seul transitaire. La solution s'appelle le multihoming : se raccorder à plusieurs transitaires indépendants, pour que le trafic bascule automatiquement, grâce à BGP, si l'un d'eux tombe en panne. Il ne s'agit pas d'interdire les opérateurs étrangers, mais d'éviter qu'un acteur non européen devienne indispensable au fonctionnement d'une infrastructure critique européenne.
Maîtriser BGP. Disposer de routes physiques ne suffit pas : il faut aussi maîtriser la façon dont les routeurs choisissent leur chemin. C'est le rôle de BGP, le protocole par lequel chaque grand réseau, appelé « système autonome » (AS), indique aux autres les adresses qu'il peut atteindre. BGP repose historiquement sur la confiance : une annonce erronée ou malveillante peut détourner le trafic à grande échelle. Pour un opérateur européen, maîtriser son routage veut dire concrètement contrôler ses numéros d'AS, ses annonces, ses règles de routage, ses transitaires, ses accords d'échange direct de trafic (peering) et ses routes de secours.
Sécuriser les annonces : la RPKI. Pour lutter contre les détournements de routes (BGP hijacking), la principale solution technique est la RPKI : une infrastructure de certificats qui permet de vérifier qu'un réseau est bien autorisé à annoncer les adresses qu'il annonce, et de rejeter les annonces non valides. L'Europe est bien placée sur ce point : le registre qui attribue les adresses IP et les numéros d'AS pour l'Europe, le RIPE NCC, est une association basée à Amsterdam. La racine de confiance de la RPKI pour l'Europe est donc européenne. Les opérateurs européens sont parmi les plus avancés au monde dans son déploiement, avec l'appui d'initiatives comme MANRS, qui fixe des règles de bonnes pratiques pour le routage. La RPKI a une limite : elle vérifie qui a le droit d'annoncer une adresse, mais pas le chemin suivi par l'annonce. D'autres mécanismes, comme ASPA, sont en cours de déploiement pour combler ce manque.
Des compétences et des outils de mesure européens. Maîtriser son routage demande aussi des équipes capables d'administrer, de surveiller et de sécuriser BGP, ainsi que des outils indépendants pour voir ce qui se passe réellement sur le réseau. L'Europe en dispose : les sondes RIPE Atlas et les collecteurs de routes du RIPE NCC observent le routage mondial, et l'Arcep mesure l'interconnexion des réseaux en France. Avec NIS 2, les opérateurs doivent intégrer la sécurité de leurs réseaux, routage compris, dans leurs obligations. Pour maîtriser ses routes, il faut d'abord pouvoir les observer.
Le principal outil : le MIE numérique. Le volet numérique du Mécanisme pour l'interconnexion en Europe (MIE) finance les grandes infrastructures de réseau : câbles sous-marins, fibres terrestres, corridors 5G le long des grands axes de transport et réseau de communication quantique EuroQCI. Il accorde une attention particulière aux régions ultrapériphériques, comme les territoires d'outre-mer. Entre 2021 et 2024, 420 millions d'euros ont été attribués à 51 projets de ce type. Le programme 2024-2027 y ajoute 542 millions d'euros, dont 533 millions pour les câbles sous-marins.
La priorité donnée à la sécurité en 2025-2026. Le plan d'action de la Commission sur la sécurité des câbles, présenté le 21 février 2025, a changé les priorités. En février 2026, 347 millions d'euros ont été réaffectés aux projets de câbles jugés stratégiques :
- 60 millions pour des moyens de réparation, dont les incidents ont montré le manque ;
- 20 millions pour équiper des câbles de capteurs dits « SMART », qui mesurent en temps réel des données océaniques et sismiques ;
- 267 millions pour les 13 projets de câbles d'intérêt européen ;
- la création de plateformes régionales de surveillance des câbles, chargées de repérer les menaces en temps réel, notamment à l'aide de l'intelligence artificielle.
Les appels à projets de 2026. Quatre appels à projets, dotés au total de 220 millions d'euros, ont été ouverts. Ils portent sur les réseaux très haut débit et 5G, sur le renforcement des grands réseaux terrestres et sous-marins, et sur la modernisation des câbles existants. Le plus important, de 180 millions d'euros, finance la construction ou la modernisation de grandes infrastructures : surtout des câbles sous-marins, mais aussi des fibres terrestres et des stations au sol pour les satellites. Il vise explicitement la sécurité et la résilience, en donnant la priorité aux 13 projets d'intérêt européen. D'autres appels sont annoncés.
Les autres outils européens. Le MIE est complété par trois dispositifs :
- la stratégie Global Gateway, qui finance des liaisons internationales, comme le câble Medusa en Méditerranée ou EllaLink entre l'Europe et l'Amérique latine ;
- la constellation de satellites IRIS², qui doit offrir vers 2030 des communications sécurisées aux États et une solution de secours en cas de coupure des réseaux terrestres ;
- le livre blanc de 2024 sur les infrastructures numériques et la recommandation de la Commission sur la sécurité des câbles sous-marins, qui organisent la cartographie des câbles et l'évaluation des risques. Le Digital Networks Act doit, lui, encourager l'investissement privé dans les réseaux.
Volet télécoms du Mécanisme pour l'interconnexion en Europe (2021-2027), le MIE numérique cofinance par subventions les infrastructures dorsales du continent : câbles sous-marins, fibres terrestres, stations terrestres satellitaires, corridors 5G transfrontaliers et infrastructure quantique EuroQCI — avec une attention particulière aux régions ultrapériphériques, au nom de la souveraineté numérique. Le compteur : 420 millions d'euros pour 51 projets de dorsales sur 2021-2024, puis 542 millions au programme 2024-2027 — dont 533 millions fléchés vers les câbles sous-marins. Depuis 2026, le programme a été amendé pour la sécurité : 347 millions réalloués aux projets stratégiques — modules de réparation, câbles à capteurs « SMART » et les 13 projets de câbles d'intérêt européen.
Lancée en décembre 2021, Global Gateway est la réponse européenne aux Nouvelles routes de la soie chinoises : mobiliser jusqu'à 300 milliards d'euros d'investissements sur 2021-2027 en « Équipe Europe » — Union, États membres, BEI et secteur privé — dans les infrastructures qui relient l'Europe à ses partenaires. L'enjeu câblier est explicite : par sa stratégie, la Chine vise à contrôler plus de 60 % des infrastructures de câbles sous-marins et à les transformer en outils d'influence. Le projet étendard s'appelle Medusa : 8 700 km de fibre reliant 10 pays des deux rives de la Méditerranée, 342 millions d'euros financés par l'UE et la BEI, une mise en service attendue fin 2026, près de 500 établissements de recherche nord-africains raccordés aux réseaux européens — et une extension vers le Moyen-Orient déjà à l'étude. Avec EllaLink vers l'Amérique latine, l'Europe tisse ses propres routes de la donnée, à ses standards.
Une menace qui commence dès aujourd'hui. Le risque n'attend pas l'arrivée de ces ordinateurs. La méthode dite « récolter maintenant, déchiffrer plus tard » consiste à intercepter dès aujourd'hui des communications chiffrées, pour les lire le jour où un ordinateur quantique pourra casser les algorithmes actuels. Pour des secrets d'État, des données de santé ou des informations industrielles qui doivent rester confidentielles pendant des décennies, le problème se pose déjà.
La distribution quantique de clés. La distribution quantique de clés (QKD) transmet les clés de chiffrement sous forme d'états quantiques. En théorie, toute tentative d'interception perturbe le signal et peut être détectée : la sécurité repose sur les lois de la physique et non sur la difficulté d'un calcul. Lancé en 2019 et rejoint par les 27 États membres, le projet EuroQCI déploie cette technologie à deux niveaux. D'une part, des réseaux nationaux sur fibre : en France, le consortium FranceQCI, coordonné par Orange, réunit notamment Thales, Airbus, le CNRS et des jeunes entreprises françaises du quantique. D'autre part, un volet spatial piloté par l'Agence spatiale européenne, avec le satellite Eagle-1, première démonstration européenne de transmission de clés quantiques depuis l'orbite, attendue fin 2026 ou début 2027.
Ce qu'il faut savoir. EuroQCI protégera d'abord les communications de l'État et des infrastructures critiques (institutions, réseaux d'énergie, santé), pas les messageries des particuliers. La QKD a aussi des limites : elle fonctionne de point à point sur des liaisons dédiées, nécessite des relais de confiance sur les longues distances, et ses équipements peuvent présenter des failles d'implémentation. C'est pourquoi l'ANSSI, comme ses homologues européens, considère qu'elle complète la cryptographie post-quantique sans la remplacer. Ces nouveaux algorithmes, que l'ANSSI recommande déjà de déployer, protègent l'essentiel des usages ; la QKD sécurise le transport des clés sur certaines liaisons sensibles. Dans les deux cas, l'objectif est le même : une infrastructure européenne de bout en bout (fibres, satellites, technologies) pour que la protection des secrets européens ne dépende pas d'acteurs extérieurs.
Lancée en 2019 et ralliée par les 27 États membres, EuroQCI est l'un des piliers de la stratégie européenne de cybersécurité : distribuer des clés de chiffrement par distribution quantique de clés (QKD), dont les lois de la physique garantissent que toute tentative d'interception se détecte. L'infrastructure combine un segment terrestre — des réseaux nationaux comme FranceQCI, coordonné par Orange avec Thales, Airbus, le CNRS et l'écosystème quantique français — et un segment spatial piloté par l'ESA : le satellite Eagle-1, première démonstration européenne de QKD depuis l'orbite, construit par un consortium mené par SES et attendu au lancement fin 2026-début 2027 sur Vega C depuis Kourou. Objectif : protéger institutions, réseaux d'énergie et infrastructures critiques — en complément, et non en remplacement, de la cryptographie post-quantique.