La réponse européenne
Jupiter, le premier exascale européen. Inauguré le 5 septembre 2025 au centre de recherche de Jülich, en Allemagne, Jupiter a officiellement dépassé le milliard de milliards d'opérations par seconde (l'exaflop) en novembre 2025. C'est le premier en Europe, et le quatrième supercalculateur mondial. Il a été construit par le français Eviden et l'allemand ParTec, pour environ 500 millions d'euros financés à parts égales par l'Union et l'Allemagne. Une limite toutefois : ses quelque 24 000 puces viennent de Nvidia. L'assemblage est européen, les processeurs pas encore. Un module à base de processeurs européens Rhea1 de SiPearl est prévu pour réduire cette dépendance.
Un réseau de machines. EuroHPC ne se limite pas à Jupiter. Neuf supercalculateurs financés par le programme fonctionnent déjà dans toute l'Europe (LUMI en Finlande, Leonardo en Italie, MareNostrum 5 en Espagne…), et d'autres sont en commande, dont Alice Recoque, le deuxième exascale européen, qui sera installé en France par le CEA. Le programme héberge aussi des ordinateurs quantiques, reliés à ces supercalculateurs.
Des usines d'IA ouvertes aux utilisateurs. Autour de ces machines, les AI Factories donnent accès à la puissance de calcul aux start-up, aux chercheurs et aux industriels. Dix-neuf ont été sélectionnées depuis fin 2024, complétées par treize antennes. L'étape suivante, ce sont les gigafabriques d'IA : l'appel lancé le 30 juillet 2026 vise jusqu'à sept sites, avec plus de 20 milliards d'euros d'investissements privés attendus, et se clôt le 12 novembre 2026. Ces infrastructures publiques permettent aussi d'entraîner des modèles d'IA ouverts, comme ceux du projet allemand OpenGPT-X, sans dépendre des services payants des grands fournisseurs américains.
Créée en 2018 et basée à Luxembourg, l'entreprise commune EuroHPC mutualise les moyens de l'Union, des États membres et de partenaires privés — 10 milliards d'euros sur 2021-2027 — pour doter l'Europe de ses propres capacités de calcul : douze supercalculateurs dont Jupiter, premier exascale européen inauguré en 2025, et Alice Recoque, son pendant français attendu au CEA, complétés depuis 2025 par des ordinateurs quantiques et par le réseau des usines d'IA qui ouvre cette puissance aux start-up, PME et chercheurs.
Du téléphone au réseau. En 2007, Nokia vend près de 38 % des téléphones mobiles dans le monde. La même année, l'iPhone arrive et la valeur passe du matériel au logiciel. Nokia ne suit pas, perd sa place et finit par vendre sa branche téléphones à Microsoft en 2014. L'entreprise se recentre alors sur les équipements de réseau. En 2016, le rachat d'Alcatel-Lucent lui apporte une forte présence en France : les sites de Lannion et de Nozay, et une partie des laboratoires Bell Labs.
Ce que Nokia fabrique aujourd'hui. Avec Ericsson et le chinois Huawei, Nokia fait partie des trois premiers équipementiers télécoms mondiaux. Il couvre l'ensemble du réseau :
- les antennes et les logiciels des réseaux mobiles 4G et 5G ;
- le cœur de réseau mobile, où le cabinet Omdia le classe premier en 2026 pour la qualité de son offre ;
- les routeurs IP et les équipements d'accès fibre ;
- les transmissions optiques, renforcées par le rachat de l'américain Infinera, finalisé en février 2025 pour 2,3 milliards de dollars, qui lui permet de fabriquer ses propres composants optiques.
En 2025, son chiffre d'affaires atteint 19,9 milliards d'euros.
Ce que cela change pour la souveraineté.
- Un atout : l'Europe compte deux des trois grands équipementiers de réseaux mobiles. Les États-Unis n'en ont aucun.
- Des liens forts avec les États-Unis : les composants viennent du monde entier, Infinera renforce la présence de Nokia en Amérique du Nord, une part de sa croissance vient des grands opérateurs de cloud américains, et Nvidia est entré à son capital fin 2025 pour développer des réseaux mobiles utilisant ses puces.
- Pour la France : Lannion reste un site important, mais il a subi plusieurs plans sociaux, et les décisions se prennent au siège, à Espoo en Finlande.
Née papeterie finlandaise en 1865, devenue géant du téléphone puis réinventée en pur équipementier, Nokia est aujourd'hui l'un des trois premiers fournisseurs mondiaux d'équipements réseau avec Ericsson et Huawei : antennes et logiciels 5G, cœur de réseau mobile classé numéro un par Omdia en 2026, routage IP, accès fibre et une optique renforcée par le rachat d'Infinera début 2025. Son empreinte française est réelle — les sites de Lannion et Nozay et les Bell Labs, hérités d'Alcatel-Lucent — et son avenir se joue de plus en plus côté IA : Nvidia a investi un milliard de dollars au capital en octobre 2025 pour développer l'AI-RAN et le réseau des centres de données. Chiffre d'affaires 2025 : 19,9 milliards d'euros.
Fondé en 1876 à Stockholm par Lars Magnus Ericsson, le groupe suédois est l'autre rempart européen des équipements réseau : classé numéro un mondial de l'infrastructure 5G par Frost & Sullivan pour la sixième année consécutive, il investit près de 21 % de son chiffre d'affaires en R&D et équipe 55 des 90 opérateurs ayant lancé la 5G autonome dans le monde. Membre fondateur de l'AI-RAN Alliance, il prépare des réseaux taillés pour l'IA et la 6G, et réoriente sa croissance vers la défense et les réseaux critiques — en visant d'abord les États-Unis, l'Inde et le Japon : le constat du groupe lui-même est que l'Europe reste en retard sur la 5G autonome face à la Chine, un rappel utile pour ton lecteur.
Trois industriels, trois modèles. Bull, l'activité de calcul haute performance d'Atos (longtemps vendue sous la marque Eviden), appartient à l'État français depuis 2026. Son usine d'Angers fabrique les supercalculateurs BullSequana ; Bull a construit Jupiter, le premier exascale européen, avec l'allemand ParTec, et construira Alice Recoque, le second. OVHcloud fabrique ses propres serveurs dans son usine de Croix, près de Roubaix, avec son système de refroidissement à eau, puis les répare et les reconditionne pour les garder en service plus longtemps. 2CRSi, à Strasbourg, conçoit des serveurs à haute densité, dont certains refroidis par immersion, sur les standards ouverts de l'Open Compute Project (OCP), et en vend une grande partie à l'étranger.
Pourquoi c'est important. Assembler soi-même ses serveurs donne trois capacités :
- choisir chaque composant, et pouvoir en changer ;
- maîtriser le micrologiciel (firmware), notamment celui de la carte d'administration à distance, qui a accès à toute la machine ;
- réparer et faire évoluer ses machines sans dépendre du constructeur.
Un acheteur de serveurs standards n'a rien de tout cela. Les grandes marques font d'ailleurs souvent fabriquer leurs machines par des sous-traitants asiatiques, et leurs clients ne savent pas toujours précisément ce qu'il y a dans la boîte.
La limite. L'assemblage est le dernier maillon de la chaîne : processeurs, cartes graphiques et mémoire restent importés. Mais ce maillon permet de changer de fournisseur de puces sans tout reconcevoir, en attendant que des puces européennes, comme celles de SiPearl, soient disponibles en volume.
Fondée en 2005 à Strasbourg, 2CRSi conçoit, développe et fabrique des serveurs haute performance pour l'IA, le calcul intensif et le stockage, avec une spécialité qui fait sa réputation : la maîtrise de la chaleur — refroidissement par air, liquide direct sur puce ou immersion mono et biphasée. Sa gamme OCtoPus, bâtie sur les standards ouverts OCP, mutualise alimentation et refroidissement pour réduire d'environ 23 % la consommation, et a été retenue par la fondation Solar Impulse parmi les 1 000 solutions propres et rentables. Le groupe produit à Strasbourg et à Manchester, et a signé en février 2026 un accord de développement avec le chimiste Chemours pour porter le refroidissement biphasé vers les puces d'IA de nouvelle génération.
Fondé en 1999 à Roubaix par Octave Klaba, OVHcloud est le rare acteur du cloud à maîtriser toute sa chaîne : ses serveurs sont assemblés dans ses propres usines de Croix, dans le Nord, et de Beauharnois, au Québec, refroidis par son watercooling maison depuis 2003, puis réparés et réemployés pour durer. Le groupe exploite 44 centres de données actifs dans 10 pays — dont 22 en France — avec environ 250 MW de capacité installable, et porte des offres qualifiées SecNumCloud pour les données les plus sensibles de l'État, de la santé et des opérateurs vitaux. Début 2026, il a renforcé ce positionnement en rachetant Seald, solution française de chiffrement de bout en bout.
Filiale du groupe Atos héritière de Bull, Eviden est le leader européen du supercalcul : son usine d'Angers, ouverte par Bull en 1962, a construit les racks de Jupiter, le premier exascale européen, et prépare Alice Recoque, son pendant français, dont environ 70 % des composants seront produits en Europe — interconnexion BXI maison remplaçant la technologie Nvidia. Le site, qui fournit aussi les machines de la dissuasion nucléaire du CEA, investit 80 millions d'euros pour doubler sa capacité d'ici 2027. Signe de son caractère stratégique : Atos a accepté en 2025 l'offre de rachat par l'État français (410 millions d'euros) de l'activité Advanced Computing — 2 500 salariés et des technologies jugées essentielles à la souveraineté et à la Défense.
Ces caractéristiques communes sont des spécifications industrielles ouvertes, plutôt que des normes réglementaires : chacun peut les consulter, les implémenter et faire fabriquer sur cette base. Parmi les principales spécifications utiles pour les serveurs et leur environnement :
| Standard ou spécification | Ce qu'il définit | Intérêt pour l'autonomie |
|---|---|---|
| Open Rack (V3) | Architecture des racks, intégration mécanique et distribution électrique. | Réduire la dépendance aux architectures de baies propres à un constructeur. |
| OCP NIC 3.0 | Formats et interfaces des cartes réseau destinées aux serveurs. | Faciliter le choix et le remplacement des cartes réseau parmi plusieurs fournisseurs compatibles. |
| DC-MHS — Data Center Modular Hardware System | Formats et interfaces communs entre les modules d'un serveur. | Favoriser la modularité, la maintenance et l'évolution des équipements. |
| DC-SCM — Data Center Secure Control Module | Module regroupant des fonctions de gestion et de sécurité du serveur, séparé de la partie calcul. | Faire évoluer ces fonctions indépendamment de la plateforme de calcul. |
| OCP Datacenter NVMe SSD | Exigences communes pour les SSD de centres de données, notamment leur comportement et leur supervision. | Qualifier plusieurs fournisseurs de stockage sur une base commune. |
Ces travaux couvrent ainsi l'ensemble de la chaîne — des systèmes matériels modulaires aux équipements de stockage.
Fondé en 2011 par Facebook avec Intel, Rackspace, Goldman Sachs et Andy Bechtolsheim, l'OCP applique au matériel les principes du logiciel libre : ses membres — Meta, Microsoft, Google, Nvidia, Nokia, HPE… — publient en spécifications ouvertes les plans de serveurs, baies (Open Rack), stockage, réseau, alimentation et refroidissement de leurs centres de données. Pour un exploitant, c'est du matériel auditable, interopérable et multi-fournisseurs : on peut faire fabriquer sur plans, comparer les offres et changer de constructeur sans changer d'architecture — l'antidote matériel au verrouillage propriétaire.