GPU, processeurs…
La dépendance européenne aux semi-conducteurs ne constitue pas uniquement un problème économique.
Elle représente désormais un risque de souveraineté, car l'accès aux composants indispensables aux datacenters, à l'IA, aux télécommunications, à l'industrie ou à la défense peut être affecté par des décisions prises hors de l'Union européenne.
La Commission reconnaît elle-même que l'UE produit moins de 10 % des semi-conducteurs mondiaux et reste presque entièrement dépendante des États-Unis et de l'Asie pour les puces les plus avancées, notamment celles destinées à l'IA.
Source : Commission européenne — COM(2026) 504 final, sur EUR-Lex ↗
Le premier risque est celui d'un embargo ou d'une limitation volontaire de l'accès à une technologie. Lorsqu'un pays contrôle une technologie indispensable, il peut décider :
- 1TECHNOLOGIE CRITIQUE
- 2CONTRÔLE DES EXPORTATIONS
- 3LICENCE / INTERDICTION
- 4FOURNITURE LIMITÉE
- 5IMPACT SUR L'INDUSTRIE DU PAYS DÉPENDANT
Ce scénario n'est plus théorique. En octobre 2022, les États-Unis ont interdit l'exportation vers la Chine des semi-conducteurs les plus avancés et des équipements permettant de les fabriquer ; les restrictions ont été élargies à plusieurs reprises depuis. Elles s'appliquent aussi aux entreprises non américaines dès qu'un composant ou un logiciel américain entre dans la chaîne — c'est ainsi que le Néerlandais ASML, seul fabricant mondial des machines de lithographie les plus avancées, s'est vu interdire de livrer ses machines EUV à la Chine, puis une partie de ses machines DUV. Une entreprise européenne s'est donc vu dicter sa politique commerciale par une décision prise à Washington.
La réponse chinoise a utilisé le même levier dans l'autre sens : depuis 2023, Pékin soumet à licence l'exportation du gallium et du germanium, deux métaux indispensables à l'électronique dont la Chine assure l'essentiel de la production mondiale, puis a étendu ces contrôles aux terres rares et à leurs technologies de raffinage. L'Europe se trouve exposée des deux côtés : elle dépend des technologies américaines en amont et des matériaux et de la fabrication asiatiques en aval.
Pour l'Europe, le risque stratégique est donc qu'une technologie dont elle dépend puisse être soumise à une décision politique extérieure — et c'est déjà arrivé à l'une de ses propres entreprises.
Source : OCDE — Economic Security in a Changing World, chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
Le problème ne concerne pas seulement l'approvisionnement physique.
L'Europe dépend également de technologies étrangères pour plusieurs couches :
| Technologie | Dépendance principale | Risque |
|---|---|---|
| CPU x86 | 🇺🇸 Intel / AMD | 🔴 Très élevé |
| GPU IA | 🇺🇸 NVIDIA / AMD | 🔴🔴 Critique |
| EDA / conception | 🇺🇸 | 🔴🔴 Critique |
| Fabrication avancée | 🇹🇼 🇰🇷 🇺🇸 | 🔴🔴 Critique |
| Mémoire avancée / HBM | 🇰🇷 principalement | 🔴🔴 Critique |
| Matériaux / équipements spécialisés | 🇯🇵 🇺🇸 🇪🇺 | 🟠 Élevé |
| Lithographie EUV | 🇪🇺 ASML | 🟢 Atout européen |
| Puces automobile / industrie | 🇪🇺 + 🌍 | 🟢/🟠 Plus favorable |
La dépendance aux logiciels de conception est particulièrement intéressante : les entreprises américaines représentaient 68 % du chiffre d'affaires mondial des outils EDA et IP semi-conducteurs en 2022.
Ainsi, même disposer d'une usine en Europe ne garantit pas l'autonomie si les outils permettant de concevoir la puce restent contrôlés ailleurs.
Source : OCDE — Economic Security in a Changing World, chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
Taïwan constitue probablement le risque géographique le plus spectaculaire.
L'OCDE estime que plus de 90 % des puces logiques de pointe sont produites par TSMC à Taïwan. La concentration est telle qu'une perturbation touchant une seule économie majeure pourrait provoquer des pénuries dans de nombreuses industries.
Un conflit, un blocus ou même une interruption importante des infrastructures taïwanaises pourrait provoquer :
- 1CRISE À TAÏWAN
- 2arrêt / réduction des fabs
- 3pénurie de processeurs avancés
- 4CPU • GPU • accélérateurs IA
- 5serveurs • datacenters • automobile • télécoms • défense
- 6IMPACT INDUSTRIEL EUROPÉEN
Le problème serait difficile à résoudre rapidement : construire une nouvelle fab avancée nécessite des dizaines de milliards d'investissement, des infrastructures spécifiques et plusieurs années de développement.
Sources : OCDE — Economic Security in a Changing World (2025) ↗ · chapitre chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
Le risque de dépendance en cascade est sans doute le plus révélateur. Prenons un datacenter d'IA :
- 1🇫🇷 DATACENTER FRANÇAIS
- 2🇪🇺 opérateur européen
- 3🇺🇸 GPU NVIDIA
- 4🇺🇸 CUDA / technologies de conception
- 5🇹🇼 fabrication TSMC
- 6🇰🇷 mémoire HBM
- 7🇳🇱 machines ASML
- 8🇯🇵 🇺🇸 🇪🇺 équipements et matériaux
Le datacenter peut donc être physiquement souverain tout en restant technologiquement dépendant.
Et les dépendances peuvent se propager : une restriction sur un matériau peut réduire la fabrication, qui réduit la disponibilité des GPU, qui limite à son tour la capacité à construire des infrastructures d'IA.
Les semi-conducteurs avancés sont désormais considérés comme des technologies à double usage, avec des applications civiles mais également militaires et stratégiques.
Les GPU et accélérateurs utilisés pour l'IA sont particulièrement concernés.
Une chaîne européenne peut donc ressembler à :
- 1🇫🇷 entreprise européenne
- 2🇫🇷 modèle d'IA européen
- 3🇪🇺 datacenter européen
- 4🇺🇸 GPU / TECHNOLOGIE AMÉRICAINE
- 5🇹🇼 FABRICATION ASIATIQUE
La capacité de calcul européenne dépend alors de règles d'exportation et de décisions industrielles prises à l'extérieur de l'Union.
C'est l'une des raisons pour lesquelles les semi-conducteurs, l'IA et les technologies quantiques font désormais explicitement partie des technologies considérées par la Commission comme présentant les risques les plus élevés pour la sécurité économique.
Source : Commission européenne — Trade and Economic Security ↗
On peut les classer très simplement :
🟠 RISQUE 1 — RUPTURE INDUSTRIELLE
Catastrophe, panne, pandémie, pénurie
→ composants indisponibles
🔴 RISQUE 2 — CRISE GÉOPOLITIQUE
Taïwan / tensions internationales
→ chaîne logistique interrompue
🔴 RISQUE 3 — COERCITION ÉCONOMIQUE
Embargo / restrictions d'exportation
→ accès volontairement limité
🔴🔴 RISQUE 4 — DÉCROCHAGE TECHNOLOGIQUE
Absence de CPU/GPU/fonderies européennes compétitives
→ dépendance structurelle durable
Ce dernier risque est peut-être le plus important. Une crise géopolitique peut être temporaire ; un retard technologique de dix ou quinze ans est beaucoup plus difficile à rattraper.
L'OCDE souligne qu'aucun pays ne maîtrise aujourd'hui toutes les étapes de la chaîne des semi-conducteurs. Une autonomie totale serait donc extrêmement difficile et probablement économiquement inefficace. La résilience passe davantage par la diversification des fournisseurs, la constitution de capacités alternatives et la coopération avec plusieurs partenaires.
C'est précisément l'orientation du Chips Act 2.0 proposé en juin 2026 : renforcer les capacités européennes dans les technologies avancées, améliorer la préparation aux crises et réduire la dépendance excessive envers les fournisseurs extérieurs.
On peut donc résumer l'objectif européen par :
❌ AUTARCIE
Tout fabriquer seul en Europe✅ SOUVERAINETÉ / RÉSILIENCE
Maîtriser les technologies critiques :- disposer d'alternatives ;
- diversifier les approvisionnements ;
- conserver des capacités industrielles européennes ;
- éviter qu'un pays tiers puisse bloquer seul une infrastructure essentielle.
Le véritable risque pour l'Europe n'est donc pas d'utiliser une technologie étrangère ; c'est de dépendre d'une technologie étrangère sans disposer d'alternative crédible en cas de crise.
Sources : OCDE — chapitre chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗ · Commission européenne — proposition Chips Act 2.0 ↗
La faiblesse européenne dans les semi-conducteurs ne correspond pas à une dépendance envers un seul pays, mais à une série de dépendances différentes selon chaque maillon de la chaîne.
C'est précisément ce qui rend le problème complexe : remplacer un fournisseur ne suffit pas nécessairement à retrouver une autonomie.
La Commission européenne estime qu'en 2024, l'UE a consommé environ 55 milliards d'euros de puces, dont 43,6 milliards importés de pays tiers. La production située dans l'UE ne représentait ainsi qu'environ 22 % de sa consommation.
Source : Commission européenne — SWD(2026) 504 final, sur EUR-Lex ↗
Les États-Unis dominent plusieurs des couches ayant la plus forte valeur ajoutée :
- 1CONCEPTIONNVIDIA • AMD • Intel • Qualcomm
- 2GPU / ACCÉLÉRATEURS IANVIDIA • AMD
- 3LOGICIELS EDASynopsys • Cadence • Siemens EDA
- 4ÉQUIPEMENTS DE FABRICATIONApplied Materials • Lam Research…
L'OCDE estime que les entreprises américaines représentaient 68 % des revenus mondiaux des outils EDA et de l'IP semi-conducteur en 2022.
Pour l'Europe, il s'agit donc principalement d'une dépendance technologique et intellectuelle, particulièrement critique pour les CPU, GPU et l'IA.
Source : OCDE — Economic Security in a Changing World, chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
Le Japon est moins visible du grand public parce qu'il ne domine plus le marché des CPU ou GPU. Mais il reste extrêmement important en amont de la fabrication.
Le pays dispose d'acteurs majeurs dans :
- 1MATÉRIAUXrésines photosensibles • wafers • produits chimiques
- 2ÉQUIPEMENTSfabrication • inspection • tests
L'OCDE identifie notamment le Japon parmi les grands exportateurs d'équipements nécessaires à l'inspection et au test des semi-conducteurs et wafers.
Une rupture japonaise serait donc moins visible qu'une fermeture de TSMC, mais pourrait néanmoins provoquer des difficultés sur plusieurs étapes de production.
Source : OCDE — Economic Security in a Changing World, chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
Taïwan occupe une position différente : son importance provient principalement de sa capacité de fabrication, avec TSMC.
C'est particulièrement sensible pour les puces logiques avancées utilisées dans :
L'OCDE souligne la concentration exceptionnelle des semi-conducteurs logiques avancés et l'interdépendance entre les concepteurs américains « fabless » et les fonderies taïwanaises.
Le risque est ici également géopolitique. Une interruption prolongée de la production taïwanaise aurait des répercussions mondiales difficiles à compenser rapidement.
Source : OCDE — Economic Security in a Changing World, chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
La Chine occupe une position encore différente. Elle possède une énorme industrie électronique, des capacités croissantes de fabrication de semi-conducteurs et une présence importante dans certaines matières premières, composants, panneaux solaires, batteries et étapes d'assemblage.
L'OCDE montre surtout l'importance croissante des dépendances commerciales : sur 49 dépendances identifiées pour les pays de l'OCDE sur la période 2020-2022, 29 concernaient la Chine, soit 59 %.
La Chine augmente par ailleurs rapidement ses capacités de fabrication. Selon la cartographie 2025 de l'OCDE, Chine, Taïwan, Corée du Sud, Japon et États-Unis représentent ensemble près de 90 % des capacités mondiales de fabrication sur wafers.
Sources : OCDE — chapitre chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗ · OCDE — Economic Security in a Changing World (2025) ↗
La Corée du Sud possède notamment Samsung et SK hynix.
Son importance est particulièrement forte dans :
La HBM (High Bandwidth Memory) est particulièrement stratégique pour l'IA : disposer d'un excellent GPU sans suffisamment de mémoire HBM ne permet pas de construire les accélérateurs les plus performants.
L'OCDE constate que les puces mémoire font partie des catégories les plus concentrées : les trois principaux pays exportateurs asiatiques représentent plus de 80 % des exportations.
Source : OCDE — Economic Security in a Changing World, chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗
Une puce dite « américaine » n'est pas réellement américaine de bout en bout. Une puce NVIDIA cumule :
Aucun pays ne maîtrise toutes les étapes de la chaîne, conclut l'OCDE : la relocalisation nationale de toute la production est illusoire. L'objectif réaliste pour l'Europe est plutôt d'éviter qu'un maillon indispensable puisse être contrôlé par une seule puissance extérieure.
La souveraineté européenne des semi-conducteurs doit donc être pensée comme une stratégie de maîtrise des dépendances critiques, et non comme une autarcie technologique.
Sources : OCDE — chapitre chaînes de valeur des semi-conducteurs ↗ · Commission européenne — COM(2026) 504 final, sur EUR-Lex ↗
| Pays | Position stratégique | Dépendance UE |
|---|---|---|
| 🇺🇸 États-Unis | CPU, GPU, conception, EDA, équipements | 🔴🔴 |
| 🇹🇼 Taïwan | Fonderies et logique avancée | 🔴🔴 |
| 🇰🇷 Corée du Sud | DRAM, NAND, HBM, fonderies | 🔴🔴 |
| 🇯🇵 Japon | Matériaux, équipements, wafers | 🔴 |
| 🇨🇳 Chine | Fabrication, composants, matières, assemblage | 🔴 |
| 🇪🇺 Europe | Lithographie, équipements, matériaux, automobile/industrie | 🟢 mais incomplète |