La réponse européenne
La maîtrise des infrastructures satellitaires est devenue un enjeu majeur de souveraineté et d'autonomie stratégique pour l'Europe. Les constellations en orbite basse occupent désormais une place essentielle dans les télécommunications, la navigation, l'observation de la Terre, la gestion des crises et les opérations militaires.
L'expérience ukrainienne, avec le rôle déterminant de Starlink, a démontré qu'une constellation commerciale pouvait devenir une infrastructure critique pour un État, tout en restant contrôlée par une entreprise privée étrangère.
Pour l'Union européenne, dépendre durablement d'acteurs non européens pour assurer des communications aussi stratégiques créerait donc une vulnérabilité technologique, économique et géopolitique.
L'Europe doit ainsi disposer de capacités satellitaires souveraines, sécurisées et résilientes, tout en conservant une industrie capable de concevoir, fabriquer, lancer et exploiter ces infrastructures.
Cette stratégie passe notamment par trois grands programmes :
- Galileo pour la navigation ;
- Copernicus pour l'observation de la Terre ;
- et désormais IRIS² pour les communications satellitaires sécurisées.
L'objectif n'est pas de s'isoler des constellations étrangères, mais de garantir qu'en situation de crise, de conflit ou de rupture des réseaux terrestres et sous-marins, l'Europe puisse conserver la maîtrise de moyens de communication essentiels à ses États, ses institutions, ses forces armées, ses services de secours et ses infrastructures critiques.
1. Galileo — la navigation sous pavillon européen
2. Copernicus — les yeux de l'Europe sur la Terre
Le système européen de positionnement par satellites — le GNSS civil le plus précis au monde — est le pilier de la souveraineté spatiale de l'UE.
Alternative européenne au GPS américain, au GLONASS russe et au BeiDou chinois, Galileo est le seul système mondial de navigation sous contrôle civil. Financé par la Commission européenne, développé par l'ESA et exploité par l'EUSPA (Prague), il fournit depuis 2016 un service ouvert utilisé par plus de cinq milliards de smartphones, ainsi qu'un service public réglementé chiffré (PRS) pour les États et les armées.
Deux premières mondiales renforcent sa singularité :
- le service de haute précision gratuit (HAS, corrections décimétriques, 2023) ;
- l'authentification des signaux contre le leurrage (OSNMA, 2025).
Le positionnement, la navigation et la datation par satellite sont des fonctions vitales pour les infrastructures critiques — énergie, télécoms, finance, transports — ce qui fait de Galileo un maillon de résilience au même titre que les câbles sous-marins.
Le programme européen d'observation de la Terre — le plus grand fournisseur mondial de données spatiales, libres et gratuites.
Composante « yeux sur la planète » du programme spatial de l'UE, aux côtés de Galileo, Copernicus s'appuie sur la famille de satellites Sentinel :
- Sentinel-1 : radar tout-temps ;
- Sentinel-2 : imagerie optique haute résolution ;
- Sentinel-3 : océans et surfaces ;
- Sentinel-5P : composition de l'atmosphère ;
- Sentinel-6 : altimétrie des mers.
Ses six services couvrent l'atmosphère, le milieu marin, les terres, le changement climatique, la gestion des urgences et la sécurité.
C'est aussi un outil de souveraineté et de surveillance maritime : le radar de Sentinel-1, couplé à son récepteur AIS embarqué, permet de détecter les navires qui n'émettent pas — pollutions, pêche illégale, flottes fantômes — en lien direct avec la protection des infrastructures sous-marines.
Décidée par les États membres de l'ESA en 2014 et développée par ArianeGroup avec le CNES, Ariane 6 est le successeur d'Ariane 5 : un lanceur lourd décliné en deux versions — 62 avec deux propulseurs d'appoint, 64 avec quatre — capable de placer jusqu'à une vingtaine de tonnes en orbite basse depuis Kourou, avec un étage supérieur rallumable qui permet de déposer les satellites d'une constellation sur plusieurs orbites en un seul vol. Son développement a coûté environ quatre milliards d'euros et accusé quatre ans de retard : le vol inaugural, prévu pour 2020, n'a eu lieu que le 9 juillet 2024 — et c'est ce retard, combiné aux déboires de Vega-C et au départ du Soyouz, qui a provoqué la « crise des lanceurs » de 2023 et l'humiliation des Galileo confiés à Falcon 9.
Depuis, le lanceur fait ce pour quoi il a été conçu. Il a lancé en mars 2025 le satellite militaire d'observation CSO-3 — une charge que la France n'aurait confiée à personne d'autre —, il monte en cadence vers une dizaine de vols par an, et son carnet de commandes mêle missions institutionnelles (Galileo, IRIS², météo, défense) et clients commerciaux, au premier rang desquels… Amazon, qui lui a réservé 18 lancements pour sa constellation Kuiper. L'ironie n'est qu'apparente : c'est la garantie d'accès à l'espace pour l'Europe qui se finance aussi par les clients des autres.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : Ariane 6 n'est pas un produit commercial, c'est une police d'assurance. Son modèle économique assume un surcoût par rapport à SpaceX — le lanceur n'est pas réutilisable, sa cadence restera loin des plus de cent vols annuels de Falcon 9 — en échange d'une garantie : quoi qu'il arrive, l'Europe peut mettre en orbite ses satellites de navigation, d'observation, de défense et bientôt de communication, depuis son territoire, avec ses technologies. C'est le même raisonnement que pour la flotte câblière ou le cloud souverain : on ne compare pas le prix d'un service à celui d'une capacité qu'on est sûr de garder.
- La cadence : l'enjeu des prochaines années est industriel — tenir une dizaine de vols par an pour écouler le carnet Kuiper, Galileo et IRIS², là où Ariane 5 en faisait cinq ou six ;
- Le réutilisable : le moteur réutilisable Prometheus et le démonstrateur Themis préparent la suite, et MaiaSpace, filiale d'ArianeGroup, développe un mini-lanceur partiellement réutilisable ;
- La relève : le European Launcher Challenge de l'ESA ouvre pour la première fois la commande institutionnelle aux jeunes lanceurs privés — Isar Aerospace, Rocket Factory Augsburg, Latitude (Reims), PLD Space — pour faire émerger une concurrence européenne ;
- Le complément léger : Vega-C, revenue en vol fin 2024, couvre les petites charges depuis Kourou.
L'enjeu. Ariane 6 rend à l'Europe son accès à l'espace ; elle ne lui donne pas encore les moyens de l'ère des constellations. Déployer et renouveler IRIS² ou une future constellation d'observation exigera une cadence et des coûts que seul le réutilisable permettra — le pari est que la génération Prometheus-Themis et les nouveaux entrants y parviennent avant que le retard ne redevienne une dépendance. D'ici là, chaque lancement d'Ariane 6 depuis Kourou est une phrase de souveraineté écrite en plein ciel.
4. Eutelsat OneWeb — la constellation européenne en orbite basse
La seule constellation Internet en orbite basse opérationnelle hors Starlink — et le seul opérateur européen du secteur.
Née de la fusion d'Eutelsat et de OneWeb en 2023 — créant le premier opérateur intégré GEO-LEO au monde —, la constellation compte plus de 600 satellites répartis sur 12 plans orbitaux à 1 200 km d'altitude, pour une couverture mondiale à faible latence.
Contrairement à Starlink, elle vise exclusivement le marché professionnel : entreprises, maritime, aviation et surtout connectivité souveraine pour les gouvernements. Le ministère des Armées français s'y est assuré un accès en attendant IRIS², dont Eutelsat est le chef de file industriel (consortium SpaceRISE). L'État français est le premier actionnaire du groupe (~30 % du capital depuis 2025).
440 satellites de nouvelle génération ont été commandés à Airbus, construits à Toulouse, pour des livraisons à partir de fin 2026.

5. Le projet IRIS² — la constellation souveraine de l'Union
Infrastructure de résilience, d'interconnexion et de sécurité par satellite — le troisième programme phare spatial de l'UE, après Galileo et Copernicus.
Lancée en réaction à la dépendance européenne envers Starlink, IRIS² fournira une connectivité sécurisée et résiliente aux gouvernements, armées et services d'urgence de l'UE — communications chiffrées, protection des infrastructures critiques, gestion de crise — avec un volet commercial dans un second temps.
Le programme est porté par un partenariat public-privé d'environ 11 milliards d'euros : une concession de 12 ans signée en décembre 2024 avec le consortium SpaceRISE (Eutelsat, SES, Hispasat), appuyé par l'ESA.
L'accord de mise en œuvre signé le 7 août 2026 a fait basculer le projet de la planification au déploiement industriel, en renforçant la constellation de 66 satellites supplémentaires face aux besoins de couverture et de résistance au brouillage.